Et si on remettait les bĆufs devant la charrue ?
Cher Nicolas,
Je sais combien vous tenez Ă ce que la France produise ses propres batteries. Et je comprends cette prĂ©occupation. Elle sent bon lâindĂ©pendance stratĂ©gique, la souverainetĂ© technologique⊠et peut-ĂȘtre mĂȘme le lithium tricolore, ce qui nâest pas rien.
Mais il me semble que vous vous préoccupez un peu moins de fabriquer les voitures qui iraient avec. Serait-ce une forme subtile de division du travail : aux autres les voitures, à nous les cellules ?
Pourtant, ne serait-il pas raisonnable de sâassurer quâil y aura bel et bien des voitures françaises Ă Ă©lectrifier⊠avant de produire massivement de quoi les Ă©lectrifier ?
Posons les choses simplement. LâĂ©lectrification de la mobilitĂ© poursuit trois objectifs â que je crois pouvoir dire que nous partageons :
- Permettre aux Français de se déplacer chaque jour dans des véhicules fiables et compatibles avec leur budget.
- Faire de cette transition une opportunité industrielle et énergétique nationale.
- RĂ©duire les Ă©missions de gaz Ă effet de serre â rappelons que les voitures thermiques sont responsables Ă elles seules dâun tiers des Ă©missions françaises.
Et comme lâĂ©lectrification sera progressive (on ne change pas 40 millions de voitures en quelques mois), il semble sage de commencer par les cas dâusage oĂč lâimpact est maximal et les coĂ»ts minimaux.
Vous le savez comme moi : deux tiers des trajets en voiture concernent des distances de 5 à 50 km, parcourues par des véhicules qui font moins de 100 km par jour.
Le bon sens voudrait donc quâon Ă©lectrifie dâabord les vĂ©hicules qui ne font que ces trajets-lĂ : les deuxiĂšmes voitures des mĂ©nages, les voitures des aides Ă domicile (dont je vous reparlerai bientĂŽt), les vĂ©hicules dâartisans, de petites flottes dâentreprises⊠Bref, des citadines lĂ©gĂšres, maniables, Ă©conomiques.
Et câest lĂ que le bĂąt blesse.
En 2024, sur les 290 000 voitures électriques vendues en France, moins de 50 000 ont été fabriquées sur notre sol.
Et les citadines ? Moins dâun tiers des ventes.
Une seule est fabriquée en France : la Renault 5 e-Tech, 3 % du marché.
Autrement dit : nous risquons de devenir une nation de stockeurs de GWh⊠sans volant pour les utiliser.
Dilemme, donc.
Soit on ralentit lâĂ©lectrification.
Soit on lâaccĂ©lĂšre en important des vĂ©hicules chinois, assurant alors la disparition de notre filiĂšre automobile.
Heureusement, une voie existe. Elle est modeste, pragmatique, terriblement efficace : le rétrofit.
Convertir nos voitures thermiques en électriques.
- Des millions de citadines sont prĂȘtes Ă ĂȘtre transformĂ©es : Clio, Twingo, 206, 208, C1, Panda, 500, PoloâŠ
- Le coût ? De 8 000 à 15 000 ⏠selon le niveau de modernisation. Donc trÚs inférieur à 35 000⏠qui est le coût moyen d'une citadine électrique.
- La disponibilité ? Immédiate.
- La rĂ©parabilitĂ© ? Meilleure quâune Ă©lectrique neuve, qui n'est souvent pas rĂ©parable du tout.
- Lâimpact Ă©cologique ? On rĂ©utilise ce qui existe. Et on forme localement.
Lormauto, pionnier français du rĂ©trofit que vous connaissez bien, a dĂ©montrĂ© qu'on pouvait ouvrir quatre unitĂ©s de production rĂ©parties sur le territoire pour produire 12 000 vĂ©hicules par an, avec seulement 12 millions dâeuros dâinvestissement.
Câest 1 000 ⏠dâinvestissement par vĂ©hicule produit chaque annĂ©e. Une paille, comparĂ©e aux gigafactories.
Et justement, parlons-en.
Verkor, fleuron de notre ambition industrielle, a levĂ© 3 milliards dâeuros. C'est 250 fois ce qu'il faudrait pour dĂ©marrer sĂ©rieusement le retrofit comme Ă©voquĂ© plus haut !
Sa capacité prévue : 16 GWh/an. De quoi équiper 600 000 voitures avec 26 kWh de batteries.
Mais⊠quelles voitures, exactement ?
Si lâon reste Ă 50 000 vĂ©hicules Ă©lectriques produits en France par an, Verkor produira chaque annĂ©e des milliers de fois plus que la demande.
Est-ce bien raisonnable ?
Ne devrions-nous pas remettre les bĆufs devant la charrue⊠âŠen commençant par remettre des voitures sur nos chaĂźnes avant de remplir nos hangars de cellules lithium-ion ?
Je suis sĂ»r que les Ă©quipes de Bpifrance y ont dĂ©jĂ rĂ©flĂ©chi â et que vos amis de Bercy et de lâĂlysĂ©e liront cette lettre avec la mĂȘme attention que vous.
Je vous laisse y réfléchir. Vous me direz ce que vous en pensez.
Et si vous ĂȘtes dĂ©jĂ en vacances â ce que je vous souhaite â je ne vous cache pas qu'une carte postale me ferait bien plaisir.
Moi je dois rester au bureau, il me reste pas mal de sujets sous le coude.
TrĂšs respectueusement,
Franck
Une remarque ? Un commentaire ? Un désaccord ? Pourquoi pas sur LinkedIn ?
Quelques sources utiles :
Sur la répartiton de nos trajets en voitures