Cher Nicolas,
Puisqu'il me semble que je rédige ce billet le jour même de votre anniversaire, permettez-moi tout d'abord de vous souhaiter qu'il soit excellent ! J'espère sincèrement que vous aurez le plaisir de célébrer ce moment en famille.
Je souhaiterais aujourd'hui revenir sur vos prises de position concernant la souveraineté numérique, ou plus précisément, votre scepticisme affiché quant à la capacité de la France et de l'Europe à développer des solutions technologiques répondant pleinement aux besoins de nos entreprises et administrations. Selon vous, il serait donc inévitable que nos données soient hébergées par des opérateurs américains, et par conséquent, qu'elles soient accessibles via le Cloud Act et privent notre pays de revenus phénoménaux ?
Pour ne mentionner que quelques exemples illustrant l’impact de cette situation sur nos services publics :
1) Le Health Data Hub, notre plateforme nationale de données de santé, est hébergé sur Microsoft Azure. Depuis cinq ans, ce choix suscite de nombreuses controverses, et soulève des interrogations légitimes sur la sécurité et l'indépendance de nos données les plus sensibles.
2) Les Prêts Garantis par l’État (PGE), dont BPIFrance assure la gestion sous votre responsabilité, stockent leurs attestations sensibles sur Amazon Web Services (AWS). Vous connaissez particulièrement bien ce sujet, puisque c’est votre organisation qui a pris cette décision, vivement contestée par certains parlementaires, dont "ma" sénatrice Nathalie Goulet.
3) Olvid, messagerie sécurisée pourtant recommandée par l’État pour les communications gouvernementales, dépend en partie des serveurs d'Amazon. Voilà qui est particulièrement paradoxal pour un outil dit « souverain ».
Je comprends que votre expérience approfondie au sein de France Telecom/Orange et CapGemini puisse nourrir votre scepticisme quant à leur capacité à rattraper leur retard face à Amazon, Microsoft et Google, comme vous l’avez encore récemment souligné sur France Culture (min 34:00). Mais ne serait-il pas pertinent de considérer sérieusement d’autres acteurs français, comme OVHCloud ou Scaleway, qui affirment être tout à fait capables de fournir des services équivalents ? Ces commandes publiques ne seraient-elles pas justement l’opportunité idéale de renforcer ces entreprises nationales ?
Toutefois, peut-être que le cœur du problème n’est pas uniquement technique. Observons un instant les activités de lobbying menées par ces acteurs majeurs auprès des instances européennes :
| Amazon | Microsoft | OVH | ||
|---|---|---|---|---|
| Dépenses lobbying / an | 7-8M€ | 7-8M€ | 4,5-5M€ | 200-300k€ |
| Cabinets rémunérées | 30 | 6 | 13 | 2 |
| Associations pro. | >100 | >45 | >70 | 10 |
| Lobbyistes déclarés | 49 | 15 | 23 | 5 |
La technologie est-elle vraiment le sujet ? L'objectif de ces dépenses est-il, selon vous, d'améliorer la performance technique des produits ?
Soyons lucides. Il faut avouer qu’en matière de parcours professionnel - et cela s'applique au privé comme au public et au politique - revendiquer d'avoir piloté un contrat à plusieurs centaines de millions de dollars avec Microsoft valorise sans doute davantage un CV que d'avoir soutenu Octave Klaba dans son projet pourtant audacieux, innovant, et profondément courageux.
Je suis cependant convaincu qu’il est encore temps d'agir pour que ces situations changent, en privilégiant des choix ambitieux et courageux pour l’avenir - numérique ici - de notre pays. Peut-être est-ce justement l’occasion de soutenir l’émergence d’initiatives françaises qui pourraient, demain, certes, mais demain matin, participer et une véritable souveraineté technologique, et à l'équilibre de la balance commerciale, et à la respectabilité de l'Hexagone sur la scène internationale.
Je vous laisse à présent souffler vos bougies et méditer sur ces quelques réflexions.
À très bientôt,
Franck
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