Cher Nicolas,
Je sais que vous, par BPIFrance, avez beaucoup investi dans lâindustrie du logiciel.
Jâaimerais partager avec vous une rĂ©flexion sur son avenir â et sur sa capacitĂ© Ă gĂ©nĂ©rer des profits.
Mais je dois vous prévenir que mon explication va devoir aborder quelques points techniques sans lesquels on ne peut pas comprendre cette économie là . A ce sujet d'ailleurs, permettez-moi une parenthÚse.
En France, nous continuons Ă accorder une importance prĂ©dominante aux profils administratifs et commerciaux par rapport aux ingĂ©nieurs. Or, les fondateurs et dirigeants des entreprises les mieux cotĂ©es au monde ont un point commun : un ancrage technique solide. Steve Wozniak, Jensen Huang, Larry Page et Sergey Brin sont dâabord ingĂ©nieurs, programmeurs ou physiciens. MĂȘme lorsquâils se tournent vers la gestion, ils ne perdent jamais le lien intime avec la technologie qui les a fait Ă©merger.
Chez TSMC, le PDG C.C. Wei maĂźtrise la microĂ©lectronique au niveau atomique. Elon Musk discute propulsion avec ses ingĂ©nieurs. Satya Nadella parle cloud computing avec autant dâaisance quâil dirige 200 000 salariĂ©s.
En France, nos grandes entreprises â publiques comme privĂ©es â sont dirigĂ©es majoritairement par des profils issus des corps administratifs, ou par des ingĂ©nieurs qui ont trĂšs vite migrĂ© vers la haute administration. La cooptation par esprit de corps y reste reine. Ces formations prĂ©parent Ă gĂ©rer des structures Ă©tablies, pas Ă comprendre la dynamique dâune innovation de rupture. RĂ©sultat : lâinnovation est perçue moins comme une opportunitĂ© que comme une menace pour lâordre Ă©tabli.
Ailleurs, les patrons de la tech sont sortis des labos et des chaĂźnes de production. Chez nous, ils sortent des cabinets ministĂ©riels. La diffĂ©rence façonne les prioritĂ©s : lĂ -bas, on maximise lâavantage compĂ©titif par lâinnovation ; ici, on protĂšge les Ă©quilibres et les rĂ©seaux. Ă lâheure de lâIA, de la transition Ă©nergĂ©tique et des biotechnologies, cette inertie condamne la France Ă acheter les innovations conçues ailleurs.
On me dira : « Le renouvellement des profils dirigeants ne se dĂ©crĂšte pas. » Certes. Mais confier notre avenir industriel Ă un cercle formĂ© aux codes de lâadministration, câest prĂ©parer le dĂ©classement. En poursuivant cette logique, on finira peut-ĂȘtre mĂȘme par vouloir ârĂ©armer lâEuropeâ. Et si ça se trouve avec des armes conçues Ă lâĂ©tranger, tout en laissant mourir des initiatives civiles innovantes, sobres et industrielles.
Câest peut-ĂȘtre ainsi quâon en arrive Ă juger quâun projet alignĂ© avec nos rĂ©alitĂ©s Ă©conomiques, gĂ©opolitiques, industrielles et environnementales â comme Lormauto â ne mĂ©rite pas de survivre. Non parce quâil est faible, mais parce quâil ne rentre pas dans le logiciel mental des dĂ©cideurs.
Mais aprĂšs tout, Nicolas, vous savez mieux que personne quâun logiciel⊠ça se met Ă jour. Il suffit souvent d'en avoir la volontĂ©.
Je vois que ma parenthĂšse est dĂ©jĂ longue. Veuillez m'en excuser. Nous garderons pour notre prochaine lettre ce que jâavais prĂ©vu de vous dire sur lâavenir â sombre â du commerce du logiciel. Je parle bien de commerce, pas de gĂ©nĂ©ration de revenus. Deux concepts dont la confusion pourrait bien prĂ©cipiter la prochaine grande faillite industrielle française.
A trĂšs vite donc,
Franck
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