📬 Lettre ouverte à Nicolas Dufourcq
Épisode 14

Cher Nicolas,

On est en train de nous resservir, avec le sérieux compassé des “notes confidentielles” (mais disponibles partout, dont ici), un vieux récit : “nous produisons déjà trop d’électricité, surtout à midi ; n’ajoutons rien tant que la demande ne suit pas.” Vous connaissez la musique. Ce récit n’est pas une prudence technique. C’est une erreur de catégorie et, trop souvent, une commodité politique. On compare un flux (l’électricité) à un stock (le pétrole, le gaz) comme si c’était la même chose. Ceci n’est pas une nuance : c’est la clé de voûte de notre avenir énergétique, donc économique, donc environnemental.

Un flux périssable ne s’optimise pas comme un stock accumulable. Ajuster la production électrique à la consommation instantanée comme on cale des livraisons de barils, c’est confondre une rivière et une cuve. Et quand on confond, il y a deux raisons possibles : parce qu'on ne sait pas ou parce qu'on sait trop bien. Dans les deux cas, l’issue concrète est identique : actionner la vieille fabrique du doute au profit des énergies fossiles.

Car ce que ce récit évite soigneusement de dire, c’est qu’il existe une méthode simple pour transformer un flux en stock : la batterie. Et la batterie n’est pas un mirage lointain, c’est une technologie déployée à l’échelle — mobile et stationnaire. Surtout mobile. Nous avons sous la main l’outil de régulation le plus massif, le plus granulaire et le plus rapide à déployer : des millions de petites cuves électriques sur roues.

Vous voulez un ordre de grandeur parlant ?

Cinq millions de citadines électriques se chargeant chacune à 3,5 kW, à la maison, à l'usine ou au bureau, pendant 3 heures représentent plus de 50 GWh de flexibilité quotidienne au niveau collectif, et 100 km de parcours quotidien presque gratuit au niveau individuel. Pas dans dix ans : dès que le parc existe. Aucun champ de barils, aucun méga-tank n’offre une agrégation aussi fine, programmable, et réversible à la minute près.

Alors, non, la réponse rationnelle au “trop d’électricité à midi” n’est pas de ralentir la construction d’un système bas-carbone. La réponse rationnelle, économique et industrielle, c’est d’accélérer l’électrification des usages là où le pétrole est le plus inefficace et le plus coûteux socialement :

  • les citadines thermiques qui brûlent du carburant dans les pires conditions de rendement (stop-and-go, trajets courts, froid moteur) ;
  • les petits utilitaires urbains ;
  • les flottes captives (collectivités, livraisons du dernier kilomètre).

Ces véhicules n’ont pas besoin de 500 km d’autonomie ni de 250 kW en charge. Ils ont besoin d’être abordables, légers, sobres, et de se charger lentement quand le réseau regorge — précisément quand certains veulent “effacer” de la production. C’est l’économie réelle, pas l’idéologie.

Et il y a mieux : on peut le faire vite, en France, sans gaspiller. Comment ? En retrofittant le parc existant de petits véhicules — méthode Lormauto — plutôt qu’en allant torpiller l'outil industriel Français.

Le retrofit léger, industrialisé, c’est :

  • moins de matières : on réemploie châssis, carosserie, beaucoup d’organes ;
  • plus d’emplois locaux : démontage, reconditionnement, assemblage, maintenance ;
  • un time-to-impact court : chaînes souples, capex contenu, montée en cadence modulaire ;
  • un TCO imbattable, pour l’utilisateur urbain comme pour la collectivité qui récupère en prime de la flexibilité réseau.

Si l’on assume clairement que l’électricité est un flux, alors la politique publique suit logiquement : on crée les conditions d’absorption pilotable de ce flux, au lieu de le réprimer.

Concrètement :

  • Prime à la charge lente intelligemment calée sur les heures excédentaires : tarif + bonus d’agrégation, simple, visible, automatique.
  • Programme Citadines-Retrofit : 100 000 conversions/an de petits véhicules (Kangoo, Partner, Berlingo, Twingo, Clio & co) homologués, TVA réduite, prêt à taux nul, priorité flottes publiques.
  • Contrats de flexibilité pour les particuliers et les flottes : on rémunère le service rendu (V1G aujourd’hui, V2G demain), pas uniquement le kWh.
  • Marché de capacité redessiné pour rémunérer la sobriété pilotable et la réactivité distribuée : les “petites cuves” valent autant que les grosses quand elles répondent à l’appel.
  • Cohérence industrielle : au lieu de subventionner des MWh non absorbés, on finance l’outil qui les transforme en kilomètres utiles, et l’appareil productif qui le fabrique ici.

Avant d'être écologique, ce choix est macro-économique. Les énergies fossiles organisent un monde de rentes de stock — extraction, transport, stockage, spéculation — où la valeur se concentre dans quelques mains. L’électricité bas-carbone, flux permanent, décentralisable, numérisable, redistribue la valeur vers l’usage, l’efficacité, le pilotage, la maintenance locale, l’électronique de puissance, le logiciel. C’est un changement de modèle en profondeur. Il est normal qu’il rencontre des résistances, mais n'incriminons pas les lois de la physique quand la préservation des intérêts économiques devient trop difficile à justifier.

À chaque fois qu’un discours vous propose de “caler la capacité de production sur la consommation instantanée”, demandez-vous : parle-t-on d’un flux ou d’un stock ? Si la réponse est “flux”, alors il faut stocker — et la meilleure filière de stockage à l’échelle d’une nation, ce sont des batteries en mouvement. Autrement dit : des voitures électriques urbaines, simples, lentes à charger, nombreuses.

Nicolas, vous avez le pouvoir d’orienter ce choix. On peut continuer à traiter l’électricité comme du pétrole : on perdra, économiquement et industriellement. Ou bien on assume enfin sa nature de flux et on organise le pays autour de sa captation et de son usage, en commençant par gonfler rapidement le parc de citadines électriques, notamment par le retrofit léger.

Le message à envoyer est limpide : arrêtons d’effacer des MWh ; transformons-les en kilomètres utiles, en emplois locaux et en souveraineté industrielle. Vous avez toujours dit aimer le concret : voilà l’endroit où l’on peut passer du récit à la réalité — et très vite.

Avec, au bout, un pays qui respire mieux, des ménages qui dépensent moins, et un système électrique qui ne subit plus ses excédents : il les valorise.

Bien à vous.

Franck

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