📬 Lettre ouverte à Nicolas Dufourcq
Épisode 16

Cher Nicolas,

Dans mes prĂ©cĂ©dentes lettres, je crains de m’ĂȘtre parfois laissĂ© aller Ă  donner l’impression d’un donneur de leçons. Ce n’était nullement mon intention. Aujourd’hui, j’aimerais au contraire solliciter vos compĂ©tences de banquier. Vous savez, celles que certains de vos guichetiers m’ont reprochĂ© de ne pas avoir.

Alors, si vous permettez, je vais vous poser quelques questions simples, pour que vous m’aidiez à comprendre.

Vous vous exprimez actuellement beaucoup sur le sujet de la dette de l'Etat français, pour prĂ©parer la sortie de votre prochain livre sur ce sujet. Vous dites que « Il faut juguler la dette publique », et que « cette dette provient essentiellement des retraites et des prestations sociales». J’entends bien. Mais dites-moi, Nicolas : la dette est-elle vraiment « affectĂ©e » Ă  une dĂ©pense en particulier ? Est-ce qu’un euro empruntĂ© par l’État porte une Ă©tiquette « retraite » ? Ou bien est-ce simplement le solde global de toutes ses dĂ©penses et recettes ?

Et puis, quand je regarde les chiffres — pardonnez ma naĂŻvetĂ© — je vois que depuis 40 ans, certes le ratio Dette/PIB s’envole et nourrit tous les discours alarmistes, mais en revanche le ratio Dette/M2 est restĂ© remarquablement stable, autour de 20 %. Pourquoi donc choisissons-nous toujours de parler de Dette/PIB, et jamais de Dette/M2 ? Pourquoi comparer monnaie et actifs, en faisant abstraction de la croissance de la masse monĂ©taire elle-mĂȘme ? Est-ce que ce n’est pas un peu comme juger la taille d’un arbre en fonction de la vitesse du vent, plutĂŽt que de regarder la forĂȘt ?

Vous savez mieux que moi que la masse monĂ©taire (AgrĂ©gat M2) est, pour l’essentiel, créé par les banques privĂ©es quand elles accordent des crĂ©dits et que l'Etat, contrairement Ă  ce qu'on nous a enseignĂ© trĂšs jeunes, n'a plus le droit de frapper monnaie. C’est Ă©crit noir sur blanc dans les publications de la Banque de France et mĂȘme dans les bulletins de la BCE. Mais alors, une question toute bĂȘte : pourquoi considĂšre-t-on lĂ©gitime que les banques privĂ©es puissent crĂ©er la monnaie ex nihilo pour la "prĂȘter", mais scandaleux que l’État crĂ©e de la monnaie pour financer une retraite ?

Vous me direz sans doute que les banques sont encadrĂ©es par BĂąle III, avec des ratios de fonds propres qui garantissent leur sĂ©rieux. Mais ces ratios ne sont-ils pas de l’ordre de 8 % Ă  10 % seulement ? Autrement dit, avec 10 € d'argent "banque centrale", une banque commerciale peut prĂȘter 100 € en crĂ©ant elle-mĂȘme les 90 € complĂ©mentaires. N’est-ce pas un peu mince comme « garde-fou » ? À titre de comparaison, si l’État gĂ©rait ses finances avec 10 % de couverture seulement, ne le traiterait-on pas d’irresponsable ?

Et puis, je lis dans le TraitĂ© de Maastricht qu’il est interdit Ă  la Banque centrale de financer directement les États ( article 123 du TFUE). Mais dans le mĂȘme temps, elle rachĂšte ensuite leurs obligations sur le marchĂ© secondaire, ce qui revient, dites moi si je me trompe, Ă  monĂ©tiser de la dette dĂ©jĂ  Ă©mise. Est-ce que cela ne ressemble pas Ă  un dĂ©tour institutionnel pour rendre acceptable ce qui serait jugĂ© inacceptable si cela se faisait directement ?

Alors, pour tenter de mieux comprendre, je suis allé chercher des données à la Banque de France, à la BCE et à l'INSEE, puis j'ai mis cela dans un tableur.

J'obtiens le graphique suivant :

  • En rouge, le ratio Dette/PIB, celui que vous aimez bien utiliser. Son Ă©volution suggĂšre en effet une aggravation de la contrainte budgĂ©taire.
  • En bleu pleine, le ratio Dette/M2 rĂ©el : on voit bien qu'il reste stable autour de ~20 %.
  • En bleu pointillĂ©s, le ratio Dette/M2 contrefactuel dans lequel on imagine que la dette aurait Ă©tĂ© monĂ©tisĂ©e, c'est Ă  dire remplacĂ©e par de la crĂ©ation monĂ©taire BdF ou BCE : baisse Ă  ~15 % en 2024. VoilĂ  qui nous ouvre une autre perspective, non ?

Alors je m’interroge. Si l’on expliquait aux citoyens que, depuis 2020, la dette publique française aurait pu ĂȘtre financĂ©e directement par de la crĂ©ation monĂ©taire, et qu’elle serait aujourd’hui infĂ©rieure de prĂšs de 1 000 milliards Ă  son niveau actuel, tout en n'augmentant M2 que de seulement 6 % (qui a progressĂ© de 150% entre 2009 et 2024)... Que rĂ©pondrait-on Ă  un citoyen qui se demande pourquoi il doit « faire des efforts » sur sa pension ou son assurance chĂŽmage ?

Mais peut-ĂȘtre me suis-je trompĂ© quelque part. Si un de vos guichetiers veut vĂ©rifier les donnĂ©es, elles sont directement accessibles ici.

Donc, Nicolas, je suis impatient de lire votre ouvrage dans lequel j'espĂšre trouver des rĂ©ponses Ă  mes questions. Est-il vraiment si dangereux de confier la crĂ©ation monĂ©taire Ă  l’État, plutĂŽt qu’aux banques privĂ©es ? Ou bien est-ce simplement plus confortable, pour ceux qui savent manier ces subtilitĂ©s, de maintenir la dette publique comme un alibi commode pour exiger des sacrifices ?

Je n’accuse personne, je pose des questions. Mais au fond, peut-ĂȘtre que le peuple, Ă  qui l’on demande toujours des efforts, pourrait lui aussi finir par demander des explications.

A propos de peuple, de dette et de politique monĂ©taire, j'en profite pour vous conseiller la lecture d'un trĂšs rĂ©cent article de Mourtaza Asad-SyedMourtaza Asad-Syed pour Helvetica, mĂȘme si ses conclusions sont trĂšs diffĂ©rentes des miennes. Vous savez comme j'aime la variĂ©tĂ©s des opinions.

Je suis impatient de lire vos éclaircissements.

TrĂšs rerspectueusement,

Franck

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