📬 Lettre ouverte à Nicolas Dufourcq
Épisode 17

Cher Nicolas,

Aujourd'hui, j'aimerais tenter de vous ouvrir une porte que, pour votre intĂ©rĂȘt comme pour le nĂŽtre, il vaudrait la peine de franchir. Pour cela, voudriez vous prendre le temps (oui, je sais combien il vous manque) d'Ă©couter le formidable cours de Vincent Desportes sur la superbe plateforme Sator. Il contient une clef prĂ©cieuse: la stratĂ©gie comprise non pas comme un catalogue de bonnes pratiques, mais comme une maniĂšre de fixer un futur dĂ©sirĂ© et d’organiser tout ce qui peut nous rapprocher de ce but. Sa culture du conflit, nourrie par Bonaparte et De Gaulle plutĂŽt que par Jobs ou Zuckerberg, donne une rigueur, souvent absente des manuels de gestion, qui nous oblige Ă  penser en dehors de la continuitĂ©.

Permettez-moi une distillation personnelle, issue de lectures et d’expĂ©riences diverses : il existe, fondamentalement, deux façons de concevoir l’avenir.

La premiĂšre est celle qui attire les honneurs officiels : voir le futur comme la suite du prĂ©sent, une ligne continue que nous traçons en prolongeant nos acquis. C’est la vision des bons Ă©lĂšves, des gestionnaires prudents, des plans bien ficelĂ©s. Elle conforte des positions, elle rassure, elle est confortable, et c’est prĂ©cisĂ©ment sa faiblesse : elle suppose que le passĂ© contient les clefs de demain.

La seconde, plus rare et plus exigeante, est celle dans laquelle c'est le futur qui nous « tire ». LĂ , la ligne se brise parce que la continuation du passĂ© mĂšne souvent, aujourd’hui, Ă  une impasse technique, Ă©cologique, ou gĂ©opolitique. Jared Diamond en a dressĂ© un catalogue dramatique ; De Gaulle en a fait des leçons stratĂ©giques. Dans ce cadre, la stratĂ©gie consiste Ă  dĂ©finir un horizon clair — le futur que l’on veut voir advenir — puis Ă  orienter chaque dĂ©cision vers cet horizon, quitte Ă  sacrifier des conforts acquis.

Voici l’essentiel qui me prĂ©occupe et qui, je l’espĂšre, vous touchera : l’Histoire n’est pas tendre avec ceux qui s’accrochent Ă  la ligne continue quand le pont est Ă  bĂątir. Les gains passĂ©s ne prĂ©sagent pas des gains futurs. Ceux qui continuent Ă  « gĂ©rer » comme avant risquent, sans mĂȘme s’en apercevoir, de se trouver du mauvais cĂŽtĂ© du changement.

Vous occupez, Nicolas, une position singuliĂšre — au carrefour des rĂ©seaux financiers, de l’industrie et des cercles d’influence. Les entrepreneurs vous courtisent dans l'espoir d'obtenir vos bonnes grĂąces. Les ministres vous obĂ©issent, craignant votre disgrĂące. C’est une force, mais c’est aussi une lourde responsabilitĂ©. Vous pouvez investir ce pouvoir Ă  tenter de prĂ©server un hĂ©ritage, comme Ă  dessiner un nouvel horizon. Les deux ne sont ni Ă©quivalents, ni compatibles et ne laissent pas la mĂȘme trace dans l'histoire. Chamberlain ou Churchill ?

Je vous propose un dĂ©fi simple : prenez quelques heures pour Ă©couter Desportes. Puis, dĂ©finissez — de façon sincĂšre et intime — le futur que vous souhaitez voir advenir. Le vrai. Celui pour lequel vous serez prĂȘt Ă  mobiliser votre temps, vos rĂ©seaux et vos ressources. Celui qui donnera du sens - un sens- Ă  vos actions du quotidien. DĂ©finir cela change la nature des choix : ils cessent d’ĂȘtre des arbitrages tactiques et deviennent des actes stratĂ©giques.

Dernier point, et il est crucial : ne pas choisir, ou croire que l’on peut rester neutre, c’est dĂ©jĂ  choisir. Souvent le pire. Si nous ne choisissons pas notre horizon, d’autres le choisirons pour nous. Et ils n’auront peut-ĂȘtre ni vos scrupules ni vos hĂ©sitations.

Poursuivons donc nos Ă©changes, dans les semaines qui viennent, en observant chacune de nos positions Ă  la lumiĂšre de ce futur que nous souhaitons voir advenir. Industrie, finance, IA, transition Ă©cologique, enjeux sociaux : prenons le temps de regarder ensemble. Sans rhĂ©torique inutile; avec la franchise qu’imposent les moments oĂč l’on bĂątit un pont parce que le guĂ© n’est plus praticable.

À trùs bientît donc,

Franck

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