📬 Lettres ouvertes à Nicolas Dufourcq
Épisode 18

Cher Nicolas,

Dans notre échange précédent, je vous ai partagé à quelle point je trouvais pertinente la définition que fait Vincent DESPORTES de la stratégie, tant pour analyser la trajectoire de personnes ayant participé, ou participant, de façon active à la construction de leur époque que pour définir la vôtre - la nôtre ? – pour construire ce «futur que le stratège souhaite absolument voir advenir».

Si on analyse l’après-guerre selon ce prisme, il semble que peu de gouvernants ont compté de tels stratèges dans leurs rangs. Le Monde avait peut-être besoin de repos, bercé par une guerre froide finalement assez peu mouvementée si on la compare à notre époque. Ca aura donc surtout été une période de bons gestionnaires et d'administratifs se donnant comme rôle d’assurer la continuité des systèmes ayant cours, plutôt que la construction du nouveau monde que Dennis Meadows et ses collègues appelaient déjà de leurs vœux.

Il me semble tout de même qu’existent au moins deux de ces stratèges dont la vision résonne actuellement plus encore qu'à l'époque où ils étaient à la manoeuvre.

Le premier est Henry KISSINGER. Né en Europe (Allemagne) entre les deux guerres mondiales, exilé aux USA en 1938, il fut pendant 50 ans l’éminence plus ou moins grise de huit présidents des Etats-Unis à partir de 1968. Son «futur desportien» doit pouvoir se définir comme « Stabiliser quoi qu'il en coûte un Monde non-communiste régi par le dollar US, lui même supporté par la production pétrolière ». Même si la citation "Control oil and you control nations; control food and you control people; control currency and you control the world" qui lui est souvent attribuée semble apocryphe, cette vision résiste bien à l’analyse des faits.

Elle explique comment la suprématie de la politique internationale des États-Unis a reposé sur une économie elle même bâtie sur un approvisionnement en pétrole bon marché à l'achat et cher à la vente, considéré comme une ressource illimitée.

Elle explique aussi comment la suprématie du dollar sur les autres monnaies a motivé nombre d’évènements dont les effets se font encore aujourd’hui ressentir, et en premier lieu le premier choc pétrolier que l’Histoire révèle de plus en plus avoir été une incroyable manipulation d’Henry Kissinger pour garantir la puissance des banques états-uniennes.

Elle explique comment la politique de nombre de pays du Tiers-Monde a été téléguidée, quitte à provoquer guerres et famines, par le contrôle d’endettements habilement gérés par le FMI. Tiens ! Ce terme me dit quelque chose...

Elle explique comment, dès les années 1970, des mouvements « écologistes » ont été créés pour freiner toute action risquant d’aboutir à une indépendance énergétique, et donc à une sortie de la dépendance à l’économie pétrolière.

Elle explique comment des "groupes de réflexions" rassemblent des communautés dont les amitiés et les décisions, vont bien au delà des intérêts nationaux. On vous y voit d’ailleurs peu, cher Nicolas. Est-ce par choix, par pudeur, ou par manque d’invitation ? Peu importe.

Elle explique aussi comment, aujourd’hui et par effet de conséquence, les BRICS et les 50% de la population mondiale qu’ils représentent, discutent ouvertement de dissocier pétrole et dollar, avec comme conséquence possible un effrondrement d'un système monétaire qui nous semble pourtant immuable.

Elle explique, enfin, pourquoi il faut parfois faire des choix, cher Nicolas, entre certaines ambitions et certains amis. Entre la chèvre et le chou. Entre Henri de Castries et Benoit Lemaignan.

Le temps se rafraîchit, cher Nicolas. L’automne commence : les feuilles tombent, et l’on voit mieux quels arbres garderont leurs racines quand l’hiver viendra.

Bien à vous,

Franck





Note : le rapport USA/pétrole/dollar est détaillé de façon passionnante dans " Pétrole, une guerre d'un siècle: L'ordre mondial anglo-américain " de F-William Engdahl dont les positions sont, certes, parfois discutables. Mais le catalogue historique est passionnant et personne ne peut reprocher à son auteur des propos excessivement catastrophistes sur le climat...

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