đŹ Lettres ouvertes Ă Nicolas Dufourcq
Ăpisode 19
Cher Nicolas,
Lors de notre dernier Ă©change, jâai Ă©voquĂ© le faible nombre de stratĂšges dâĂtat au sens que lui donne Vincent Desportes : pas les empileurs de tactiques, mais les vĂ©ritables bĂątisseurs de futurs.
Le premier cité était Henry Kissinger, pour le meilleur mais surtout pour le pire.
La figure du second est moins familiĂšre aux esprits occidentaux : Deng Xiaoping.
Deng incarne, pour le XXá” et le XXIá” siĂšcle (mĂȘme aprĂšs sa mort !), la figure du stratĂšge dâĂtat au long cours â celui qui a pensĂ© et impulsĂ© lâascension remarquable de la Chine vers une position aujourdâhui centrale dans lâĂ©chiquier global.
NĂ© en 1904 dans une famille de propriĂ©taires terriens modestes mais instruits, Deng arrive en France en 1920 dans le cadre du mouvement âtravail-Ă©tudeâ. Vous serez peut-ĂȘtre surpris dâapprendre quâil passe dâabord par Bayeux â câest presque chez moi ! â au collĂšge Alain Chartier. Cet Alain qui Ă©crivait : âTout pouvoir sans contrĂŽle rend fouâ. Cela devrait vous parler.
TrÚs vite, il doit travailler pour financer son séjour : Schneider au Creusot, Hutchinson à Montargis, Renault à Billancourt, puis Kléber à Colombes. De 1920 à 1926, il partage la condition ouvriÚre, participe aux activités militantes de la diaspora chinoise, et adhÚre au Parti communiste chinois (interdit dans son pays).
Ce sĂ©jour français est dĂ©cisif. Il dĂ©couvre la condition ouvriĂšre europĂ©enne, les inĂ©galitĂ©s sociales, mais aussi lâefficacitĂ© industrielle occidentale. Une dialectique lui reste Ă vie : justice sociale dâun cĂŽtĂ©, productivitĂ© de lâautre. Contrairement Ă tant dâintellectuels dogmatiques, Deng refuse les carcans idĂ©ologiques. Sa formule cĂ©lĂšbre â âPeu importe quâun chat soit blanc ou noir, sâil attrape la souris, câest un bon chatâ â dit tout.
En 1978, deux ans aprĂšs la disparition de Mao, Deng lance Boluan Fanzheng : âĂ©liminer le chaos, revenir Ă la normaleâ. RĂ©habiliter les victimes, restaurer science et savoir, rouvrir les universitĂ©s, nettoyer le terrain intellectuel. Puis amorcer les rĂ©formes.
Il avance un pas Ă la fois, mais toujours dans la mĂȘme direction. Les grandes orientations ne changent pas dâun gouvernement Ă lâautre. Ă lâOuest, nous oscillons au grĂ© des Ă©lections ; en Chine, le cap demeure.
Deng choisit quatre secteurs Ă moderniser : agriculture, industrie, dĂ©fense, sciences et technologies. Il concentre les efforts, hiĂ©rarchise les rĂ©gions, expĂ©rimente dans des zones pilotes avant dâĂ©tendre. Et quand Tianâanmen survient en 1989, il impose la ligne dure politiquement mais relance lâĂ©lan Ă©conomique en 1992 avec sa tournĂ©e du Sud. Un signal clair : la rĂ©forme et lâouverture sont irrĂ©versibles.
Son objectif ? Son "futur qu'il dĂ©sire voir advenir" ? Hisser la Chine au premier rang mondial. Lâhorizon ? 30, 40, 50 ans. Peu importe. LĂ oĂč lâOccident brandit des Ă©chĂ©ances, Deng assume lâignorance du calendrier. Lâimportant est le futur souhaitĂ© et la constance pour y parvenir.
Le résultat est sous nos yeux :
- Croissance économique soutenue pendant quatre décennies ;
- Infrastructures modernes à grande échelle ;
- Domination technologique dans lâIA, la 5G, lâĂ©nergie verte ;
- Influence diplomatique et modĂšle alternatif pour des pays entiers;
- Vision et action en matiÚre de transition écologique.
Un stratĂšge. Un vrai.
Et vous, Nicolas ?
Jâentends votre autosatisfaction quand vous inaugurez des usines de slips. Mais dans le mĂȘme temps, vous Ă©touffez des entreprises qui rĂ©ussissent â comme Lormauto â dĂšs lors que leur succĂšs menace vos Ă©quilibres industriels du passĂ©.
Jâentends le mĂ©pris avec lequel vous parlez dâun Ătat capable de penser Ă 50 ans, alors que nos gouvernements sont prisonniers des lobbies et des mandats courts.
Jâentends vos appels Ă âacheter des canonsâ. Est-ce lĂ lâarme du XXIá” siĂšcle ? Ou simplement le rĂ©flexe dâune Ă©poque rĂ©volue ?
Jâentends votre critique du systĂšme social, accusĂ© de freiner le progrĂšs. Mais comment avancer sans direction claire ? Vous ĂȘtes lĂ depuis 12 ans. Douze ans⊠et toujours pas de futur dĂ©fini.
Deng, lui, avait fixĂ© une trajectoire. Ses successeurs lâont poursuivie. La Chine, quâon le veuille ou non, est dĂ©sormais lĂ , et durablement.
Alors, Nicolas, dans cinquante ansâŠ
De quels acteurs politiques et économiques les historiens retiendront le nom ?
Et dans quelle colonne : celle des stratÚges, ou celle des gestionnaires du déclin ?
Avec respect et vigilance,
Franck
Le "hasard" fait que mon pÚre, bien qu'il était loin de partager les idées politiques de Deng, a été un des premiers entrepreneurs français à créer des liens avec la Chine lorsque Deng a décidé la modernisation du pays. Il a rapporté à l'époque un film intéressant comme témoin et qui est visible ici.
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