📬 Lettres ouvertes à Nicolas Dufourcq
Épisode 19

Cher Nicolas,

Il fut un temps où la France savait investir dans des infrastructures.

Elle n’avait pas encore appris à confondre vitesse et progrès.

À la veille de la Seconde Guerre mondiale, notre pays comptait près de 65 000 kilomètres de voies ferrées, dont plus de la moitié formait ce maillage d’une intelligence rare : le réseau ferré d’intérêt local.

Ces “petits trains” reliaient les villages, transportaient les récoltes, les ouvriers, les marchandises, les idées.

Ils incarnaient une France qui investissait dans le lien, pas seulement dans le flux.

Et puis, au nom d’une modernité vantée par les affiches des pétroliers et des constructeurs automobiles, on a tout démonté.

Entre 1930 et 1970, près de 35 000 kilomètres de lignes ont disparu.

Les rails arrachés, les gares murées, les emprises livrées à la route.

Ce fut une mutilation lente mais déterminée : celle d’une infrastructure que nous avions mise (que !) un demi-siècle à construire, et qu’il aurait suffi d’adapter pour aborder le XXIme siècle dans les meilleures conditions économiques, sociales et écologiques.

Ce démantèlement n’était pas un accident du progrès.

Il fut orchestré :

  • par les pétroliers qui voulaient vendre du carburant,
  • par les constructeurs automobiles qui voulaient vendre des véhicules,
  • et par les politiques, séduits par ce que les lobbyistes leur proposaient de nommer la “liberté de la route” et par les taxes engendrées, et qui continuent à sous-financer le réseau.

En quelques décennies, la France a perdu à la fois son maillage logistique local, son autonomie énergétique et sa domination industrielle.

Nous avons troqué l’électricité et le charbon français contre le pétrole importé, la proximité contre la dépendance.

Ce qui s’est joué là, Nicolas, n’était pas seulement technique.

C’était une bascule culturelle : l’abandon de la durée au profit du jetable, du local au profit du global, de l'infra-structure au profit du consommable.

Et c’est exactement la même erreur que nous répétons aujourd’hui.

Nous refusons obstinément de voir notre parc automobile existant — ces millions de véhicules produits, amortis, réparables — comme une infrastructure nationale.

Une base industrielle précieuse, prête à être modernisée, électrifiée, rendue durable.

Nous brûlons nos armoires en chêne pour du jetable Ikea, au nom d'une modernité qui dissimule fragilité et déclassement.

Nous reproduisons le même réflexe de table rase qui, hier, a transformé des rails en bitume — et aujourd’hui transforme des savoir-faire en dépendance importée.

Pendant que les rails disparaissaient, l’emploi industriel s’effondrait.

De près de 6 millions d’emplois dans les années 1970, nous sommes passés à 3 millions aujourd’hui.

Deux amputations parallèles : celle du rail et celle de l’usine. L'amputation programmée des membres les plus sains.

À chaque fois, au nom d’un progrès décidé ailleurs, vanté par des élites sélectionnées sur leurs capacités à gérer, aux dépens de celles à faire.

Mais, Nicolas, pendant que vous tentez d'expliquer sur les plateaux télé (comment trouvez-vous d'ailleurs le temps de faire ce pour quoi l'Etat pous paie, vous?) que la dette publique s'envole pour payer les retraites alors qu'elle devrait financer des investissements, vous persistez à jouer à la “start-up nation” au mépris du soutien aux infrastructures.

Vous croyez nourrir l’innovation pendant que vous alimentez la puissance de ceux qui vivent de notre dépendance — énergétique, industrielle, numérique.

Y croyez-vous vraiment ?

Hier, les rails qu’on a détruits. Aujourd’hui, les voitures que vous préférez importées et jetables.

Et demain ? Nos propres cerveaux ? Si nous continuons à confondre modernité et oubli ?

Ce que nous devons reconstruire, Nicolas, ce n’est pas une illusion industrielle : c’est une capacité nationale à durer.

Celle que nos ancêtres avaient su bâtir avant que le progrès, habilement déguisé en dépendance, ne la réduise au silence.

Bien à vous,

Franck Lefevre





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