📬 Lettres ouvertes à Nicolas Dufourcq
Épisode 21

Cher Nicolas,

Il y a près d’une décennie, à l'occasion d'une cérémonie de remise de diplômes, un amphithéâtre d’HEC - école qui vous est chère, Nicolas, qui étiez déjà en train de construire votre royaume - s’est levé comme un seul corps. Pas pour saluer des slides, ni un « deal flow », mais pour quelque chose de plus simple et de plus rare : la vérité dite à voix nue. Pendant quelques minutes, Emmanuel Faber a parlé non pas comme un PDG, mais comme un homme. Et, dans nos poitrines, quelque chose s’est déplacé. Nous l’avons tous senti : une bascule, une promesse faite en silence à soi-même.

Depuis, nous avons repris nos habitudes, nos agendas, nos comités. La routine a recouvert l’émotion comme la poussière recouvre un livre qu’on n’ouvre plus. Mais la promesse, elle, n’a pas disparu. Elle attend. Elle nous regarde. Elle demande : qu’avons-nous fait, depuis ?

Je m’adresse à vous tous, qui étiez là ce jour-là, et à celles et ceux — près de deux cent mille — qui ont vu cette vidéo ensuite, parfois les yeux humides, souvent le cœur décidé : qu’avez-vous fait, depuis, de ce moment de vérité ?

Et je m'adresse également à vous, Nicolas, vous qui tenez le manche d’un instrument qui peut réellement infléchir la trajectoire : vous financez, vous orientez, vous légitimez, vous mettez les ministres à votre botte.

Je ne parle pas de mémos. Pas de chartes « engagements » qu’on affiche dans un hall en verre. Je parle des décisions qui coûtent et qui comptent. Celles qui dessinent une autre économie, une autre écologie, une autre façon de vivre. Pas seulement « possible », mais nécessaire si nous voulons un avenir désirable pour chacune et chacun.

Alors posons-nous, sans rhétorique, quelques questions simples :

  • Combien de fois avons-nous renoncé à l’option la plus rentable à court terme pour choisir la plus juste à long terme ?
  • Combien de fois avons-nous financé la durabilité plutôt que l’obsolescence, la sobriété plutôt que l’embonpoint technologique ?
  • Combien de fois avons-nous privilégié des filières ouvertes, réplicables, apprenantes, plutôt que des forteresses subventionnées ?
  • Combien de fois avons-nous accepté d’être moins brillants aujourd’hui pour être plus vivables demain ?

Parce que depuis 10 ans, cher Nicolas, de nombreuses nouvelles routes se sont ouvertes à nous. Lesquelles avez-vous prises ?

Des exemples d'initiatives dont j'aimerais voir ici des témoignages ?

  • Conditionner le financement d’une part significative des projets industriels à des critères concrets de durabilité vécue : indice de réparabilité minimum, disponibilité de pièces 10 ans, démontabilité, garantie prolongeable. Pas une « intention » : une condition.
  • Réallouer du capital vers les solutions vertueuses à fort effet de diffusion : micro-mobilités, rétrofits low-tech, ateliers de maintenance, réemploi industriel, réindustrialisation légère. Ce n’est pas spectaculaire, c’est reproductible — et c’est ça, l’échelle.
  • Réécrire les KPI : publier, pour chaque euro investi, un coût par tonne de CO₂ évitée et un taux d’emplois locaux durables créés (CDI, territoires non métropolitains). Que chacun puisse comparer la promesse et la réalité.
  • Faire de la sobriété une stratégie, pas une campagne : encourager les produits « assez bons », robustes, réparable-par-design, contre la surenchère gadgetisée. Récompenser l’ingénierie qui supprime une pièce plutôt que celle qui en ajoute trois.
  • Raconter comment on a renoncé à l'habituel au profit du meilleur : publier un « Journal des choix difficiles » — ces projets brillants mais non alignés que vous avez décidé de ne pas financer, et pourquoi. L’exemplarité commence par l’acceptation de perdre un peu d’éclat pour gagner beaucoup de sens.

C’est comme cela qu’on tient parole. Pas par le lyrisme, mais par l’architecture qu'on met en place. Une autre économie, ce n’est pas un slogan : c’est des règles du jeu et des garde-fous. Une autre écologie, ce n’est pas un fond d’écran vert : c’est une comptabilité exigeante qui remplace les incantations. Une autre façon de vivre, ce n’est pas une photo de vélo sur LinkedIn.

À vous qui étiez debout ce jour-là — diplômés, familles, professeurs —, je pose la même question, avec une exigence amicale : comment avez-vous honoré cette promesse faite à vous-mêmes ? Dites-le ici. Pas pour vous vanter : pour donner du courage à celle ou celui qui hésite encore. Écrivez en commentaire :

  • #JeTiensParole et un exemple concret (une embauche transformée, un fournisseur choisi autrement, un produit repensé, un indicateur changé, un bonus réécrit).
  • Le coût que cela vous a demandé. Et le bénéfice que cela a créé autour de vous.
  • Le nom d’une personne que vous avez embarquée avec vous.

Nous savons déjà ce qui est nécessaire. Nous savons que l’avenir ne veut plus de la vitesse pour la vitesse, mais de la précision, de la sobriété, de la durée. Nous savons qu’un pays ne se reconstruit pas par incantation de « giga-» mais par milliers de décisions modestes, cohérentes, traçables. Nous savons que la justice sociale ne se délègue pas à un service « impact », elle s’intègre aux fiches de paie, aux plannings, aux chaînes d’approvisionnement. Nous savons que les idées justes finissent toujours par gagner, dès que quelqu’un accepte de payer le prix de leur victoire.

Ce jour-là à Jouy, ce n’était pas du sentimentalisme. C’était un rappel à l’ordre intérieur. Une convocation à la maturité. Nos larmes voulaient devenir des actes. Notre ovation voulait devenir des règles. Notre émotion voulait devenir une méthode.

Alors, Nicolas, dites-nous ce que vous allez faire ce mois-ci. Pas dans cinq ans : ce mois-ci. Dites-le, et faites-le. Et vous toutes et tous, dites-nous ce que vous avez fait, ou ce que vous décidez, maintenant, de faire. Que cette page devienne une main courante de nos fidélités. Qu’on puisse y revenir, l’an prochain, et dire : oui, on a avancé. Pas partout. Pas assez. Mais vraiment.

On ne peut pas changer le monde en sept minutes. Mais on peut décider en sept minutes ce que sera notre prochain trimestre. Et recommencer, trimestre après trimestre, jusqu’à ce qu’un autre paysage apparaisse.

À la fin de la vidéo, tout le monde s’est levé. Peut-être qu’aujourd’hui, il est temps de s’asseoir — autour d’une table —, de sortir les budgets, les critères, les contrats, et de tenir parole. Ce n’est pas spectaculaire. C’est inéluctable.

Je termine sans grandiloquence : j’ai encore, moi aussi, des renoncements à apprendre et des habitudes à défaire. Mais je ne veux plus trahir l’ovation de ce jour-là. Et je ne veux plus que nos enfants nous regardent en se demandant comment nous avons pu confondre puissance et soin, vitesse et cap, rendement et horizon.

Faisons-le. Pour toujours, et pas seulement pendant les sept minutes d’un discours splendide.

Avec exigence et espérance

Toujours cordialement,

Franck





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