IA : De la discussion de comptoir à la chute du capitalisme.

Il est bien possible que l’IA nous amène à court terme à une destruction de la valeur de l’ensemble des plateformes numériques et, pourquoi pas, d'un pan du capitalisme tel que nous le connaissons.

Qu’est ce qu’on entend comme niaiseries à propos de l’IA. Et encore, c’est rien à côté de celles qu’on lit. Chacun se croit obligé de mettre son grain de sel. De donner son avis. Mais quand je dis chacun, je pense surtout à ceux qui occupent l’espace médiatique. Parce que ce chacun là, dans ce petit monde, a bien conscience qu’il se passe de ce côté un truc important. Et un truc qui risquerait de remettre en question ses petits, voire ses grands, pouvoirs.

Je t’entends ricaner, lecteur, et te dire que je fais partie de ce troupeau… Et bien non. Pas du tout.

Parce que je ne me satisfais pas de bricoler pendant 5 minutes avec ChatGPT pour me convaincre de ma propre supériorité et de me précipiter pour expliquer au reste du Monde - éventuellement en utilisant ChatGPT comme ghost-writer – que j’ai tout compris et que le truc est sous contrôle. Mais je parlerai de moi plus tard.

Parlons d’abord des autres...

Il me semble qu’il y a principalement deux types de personnes qui diffusent leurs « opinions », souvent définitives, sur l’IA : les sachants (ceux qui créent les IA et sont persuadés qu’ils comprennent tout) et les cultivés (ceux qui prétendent comprendre le Monde, voire le contrôler). En tous cas ce sont ces deux là dont j’ai envie de parler aujourd’hui.

Observons d’abord les seconds. On va trouver là une kyrielle d’intellectuels, de chroniqueurs, de faiseur d’opinion.

Leur démarche est simple : ils utilisent ChatGPT pendant trente minutes en lui posant des questions sans intérêt et ils en concluent que c’est impressionnant, mais crétin. Ils utilisent donc des tests sur les connaissances pour évaluer l’intelligence. Une sorte de super-Wikipedia. C’est bizarre de déduire un niveau d’intelligence d’une capacité à répondre à une question encyclopédique, non ? Surtout quand cela vient de ceux qui nous expliquent qu’il y a « des » intelligences, de ceux qui font l’apologie de la créativité, de la qualité de raisonnement, ou encore de la variété des cultures.

Qu’auraient-ils pu attendre d’autre ? On reviendra plus tard sur ce qui me semble plus déterminant de l’existence ou pas d’une « intelligence » que de mettre son nom dans un super-moteur de recherche pour voir ce qu’il va en dire.

Et pourquoi ont-ils cette démarche simpliste ? Parce qu’ils manquent d’idées. Ce n’est pas leur faute, c’est la faute de notre espèce. Nous ne savons pas quoi faire d’un outil que nous n’avons jamais utilisé. Comme une poule qui trouve un couteau. Souviens toi de tes premiers pas sur le Web… Face à cette difficulté de se projeter dans un futur inconnu, on regarde le truc qu’on a sous le nez et on tente d’imaginer comment on pourrait l’utiliser pour faire la même chose que d’habitude. Et si on a la plume généreuse, on en fait des torrents qu’on balance dans les Echos et sur LinkedIn. Et comme les lecteurs ont la mémoire courte, on pourra toujours changer d’avis sans avoir à en assumer des conséquences. Parce que l’histoire nous démontre, surtout dans les domaines technologiques, que les outils vraiment nouveaux ne changent pas la façon dont nous faisons les choses, ils changent les choses que nous faisons.

Et là accroche toi. Mais avant de tenter le grand saut, écoutons ce que nous disent les « sachants ». Leurs avis s’imposent plus rarement à nos yeux et à nos oreilles. Mais tu n’as certainement pas échappé à des Yann Le Cun et autres Arthur Mensch qui t’ont expliqué qu’ils comprenaient tout, que le système étaient sous-contrôle, que la machine n’était qu’un super perroquet mais qu’elle allait bientôt être beaucoup performante, pour peu qu’on continue à verser quelques milliards dans leur business. Et surtout qu’on accepte sans broncher qu’ils jouent aux apprentis sorciers.

Interroger un technicien qui produit des LLM pour lui demander son avis sur les usages de l’IA, c’est comme prêter à un spécialiste de biologie moléculaire des compétences en sociologie. Pourtant, ce n’est pas parce qu’on connaît les mécanismes internes d’un système complexe qu’on peut en comprendre les effets et les usages. Ce constat est la base de la réflexion sur les systèmes complexes et sur les systèmes émergents. Une caractéristique émergente d’un système est précisément une caractéristique qu’on ne peut pas réduire à la somme des caractéristiques de ce qui la constitue.

Un exemple : on ne peut pas comprendre le fonctionnement d’un fourmilière en observant le comportement d’une fourmis.

Un autre ? On ne peut pas comprendre le comportement social des humains en observant les mécanismes chimiques de leurs cellules.

Encore un ? On ne peut pas comprendre les performances d’une IA en observant son code informatique.

Je comprends que ça puisse perturber. Des décennies qu’on nous dit qu’un ordinateur ne fait que ce qu’on lui demande, de façon prédictible, et puis d’un seul coup on se trouve en face d’un système qui fait tellement de petites choses simples qu’on voit émerger une chose complexe. Notre éducation réductionniste se heurte d’un seul coup à une performance holiste. Se « heurter » est d’ailleurs un peu faible. En se le prend complètement dans la tronche.

Bon, je t’avais promis de te parler un peu de moi… Venons y. Comme tu le sais, ou pas, ça fait un paquet d’années que je bricole de l’IA dans mon cadre professionnel. Mais je pense que cela ne me donne plus aucun avantage par rapport à toi qui me lit. Parce je pense que l’arrivée des LLM remet en cause tout ce que j’ai pu apprendre, tout ce que j’ai pu construire, et tout ce que j’ai pu penser sur ces sujets. La première fois que j’ai utilisé le moteur d’OpenAI pour faire « vivre » un robot de ma conception, j’ai compris que la valeur de mes connaissances dans le domaine devenait d’un seul coup nulle, zéro. L’écart entre ce à la réalisation de quoi j’avais participé pendant des années et ce que je pouvais faire en quelques heures était abyssal. Le seul avantage que me donnait mon histoire était peut-être – et encore… - une kyrielle d’usages complexes auxquels nous avions déjà pu penser mais qui s’étaient avérés trop complexes à réaliser avec nos outils du moment. D’un seul coup tout devenait possible, voire simple.

Mais passer du stade d’expert à celui d’ignorant n’est pas chose facile. Imagines-tu Luc FERRY nous expliquer qu’il ne comprend finalement rien à l’intelligence artificielle  ? Ou Christine LAGARDE nous dire d’un seul coup que face aux crypto-monnaies elle admet que sa vision de l’économie était réductrice et se trouve dépassée ? Ou encore Emmanuel MACRON nous prévenir qu’il pense que son manque de maîtrise des enjeux environnementaux ne lui permet pas d’imaginer des actions dont il est pourtant convaincu de la nécessité ?

De tels lâcher-prise me semblent pourtant nécessaires à toute réflexion et à toute tentative d’anticipation sur ces sujets. Tenter de comprendre ce qui se passe et d’anticiper ce qui va se passer impose une ouverture totale des chakras et une humilité complète face à un truc qui nous dépasse.

Une fois ce lâcher-prise effectué, construire une vision éclairée des réelles capacités de l’IA est impossible sans y toucher au quotidien. Les écarts entre l’idée qu’on peut se faire de la puissance de ces outils et la réalité est liée à notre propre capacité à imaginer ce qu’on peut faire de systèmes intelligents. Cela est tellement loin de notre quotidien et de ce à quoi nous avons été habitués qu’une démarche progressive, incrémentale, est nécessaire à la compréhension du jeu des possibles.

C’est dans les usages que les capacités réelles de l’IA vont se dévoiler. Et ceux-ci ne peuvent émerger que par une fréquentation au quotidien. Comme seul peindre permet au peintre de comprendre de qui est possible, ce qui lui est possible, et ce qu’il souhaite.

Si tu n’as pas les bases ou pas le temps ou pas le courage de faire ce chemin, tu es dans l’incapacité d’envisager les territoires que ces technologies rendent accessibles. C’est un fait dans le domaine économique en ce début de XXIme siècle, les maîtres de monde sont les ingénieurs qui, en marchant, comprennent les directions qu’ils peuvent prendre. Il n’existe pas vraiment de vision théorique a priori.

Une fois cet effort fait, le paysage se peuple de trucs incroyables. Pas forcément gais, mais incroyables.

Par exemple, quand tu utilises aujourd’hui un service numérique comme une application bancaire, tu télécharges l’application de ta banque et tu t’y connectes pour faire tes petites affaires. Simple. Evident. Mais, pourtant, il y a seulement trente ans, passer soi même un virement était totalement inenvisageable. A cette époque, tu devais aller à la banque et remplir un papier quand tu voulais faire un virement. Et si, à cette époque, tu avais essayé d'expliquer au guichetier, et même à son chef, et même au chef du chef du chef de son chef qu’il serait bien de faire ça en direct sur son téléphone, tout ce petit monde t’aurait ri au nez et t’aurait expliqué que la réglementation et la sécurité faisaient que cela n‘était pas possible et ne le serait jamais. Je sais, je l’ai vécu en vrai.

Quel rapport avec l’IA ? Attends, j’y arrive. Dans le système actuel, l’application mobile de la banque a été créée par une chaîne de personnes et de compétences incluant l’analyse du besoin, la conception produit, la stratégie, l’ergonomie, le développement, la gestion de projet, la gestion de plateforme, le marketing… Bref, au moins une bonne cinquantaine de personnes et quelques centaines de milliers d’euros, plus autant pour en assurer le bon fonctionnement au quotidien. Au niveau comptable, tout ce bidule est directement constitutif des actifs de ta banque. Ca a coûté cher, ça vaut cher.

Aujourd’hui, l’IA permet de réduire considérablement les coûts de création de tels actifs en augmentant la productivité des métiers utilisés. A titre d’exemple, les développeurs utilisent beaucoup l’IA pour les aider à produire le code des applications. On arrive donc dans une situation dans laquelle on a besoin de moins de monde pour faire la même chose qu’avant. On s’inquiète certes pour les pauvres types qui ne vont plus avoir de boulot, mais l’organisation des richesses reste sensiblement la même. Dans cet exemple, la banque a toujours le système dans ses actifs parce qu’ils conservent une valeur significative. Il faut juste (beaucoup) moins de monde pour faire la même chose qu’avant.

Mais comment croire qu'on va faire la même chose qu’avant ?

Aujourd’hui, oui, déjà, aujourd’hui, existent des outils d’IA permettant de faire des robots auxquels tu peux demander, sans avoir aucune application bancaire sur ton téléphone : « Fais un virement de 100 euros à Pierre ». Pour répondre à cette demande, le robot va construire l’application bancaire qui permet d’effectuer le virement… …et effectuer le virement.

Et là, on n’a plus d’actifs, plus de banque, plus de professionnels. Plus de valeur. Plus de BNP, plus de Société Générale, plus de Crédit Agricole... Oui, je sais, j’en ai oublié un, c’est volontaire.

Tu veux retoucher une image ? Dis « Je veux retouche cette image ». Le même robot construit à la demande l’application de retouche d’image. Plus de PhotoShop. Plus de valeur. Plus d’Adobe.

Tu veux un cloud souverain Européen ? Plus de valeur. Plus de Google, plus de Meta.

Et penses-tu que ça coûte cher un tel robot ? Mais non. Si tel était le cas, il suffit de toutes façons de dire, dans la même logique, « je veux un robot gratuit capable de générer les systèmes pour répondre à mes besoins numériques ». Plus de valeur. Plus d’OpenAI, plus de DeepSeek, plus de Mistral.ai.

Il est donc bien possible que l’IA nous amène à court terme à une destruction de la valeur de l’ensemble des plateformes numériques. Je parle bien là de ces plateformes qui ont fait l’objet, depuis 20 ans, de la majorité des investissement dans la tech. Ces fonds qui, pilotés par des chemises à rayures fraîchement sortis des écoles de commerce, ont basé leur propre système économique sur leur croyance en une croissance exponentielle des revenus récurrents générés par des services dont les coûts marginaux de productions sont nuls et dont le monopole est garanti par des coûts initiaux de conception faramineux. Que devient le modèle si l’IA ne permet plus seulement de faire la même chose pour moins cher, mais surtout de faire autre-chose pour rien ?

Plus de valeur.

Plus de fonds de pension.

Plus de retraites.

Plus de capitalisme ?