📬 Lettres ouvertes à Nicolas Dufourcq
Épisode 22

Cher Nicolas,

Notre éducation – sage, rationnelle, républicaine – nous pousse à croire que les décisions publiques et économiques sont optimisées pour la réussite.

Qu’un ministre, un dirigeant ou un banquier public agit, par définition, “dans l’intérêt du pays”.

Mais si, au contraire, la réussite n’était pas toujours l’objectif ?

Et si, pour protéger un ordre établi, l’échec soigneusement mis en scène était devenu la plus efficace des tactiques ?

Faire réussir demande de la cohérence, de la persévérance. Et du courage.

Faire échouer, au contraire, ne demande qu’une chose : bien choisir les conditions de départ.

Prenez n’importe quel dossier : il suffit d’en garantir l’inacceptabilité sociale, technique ou financière pour que la cause paraisse perdue — et que l’échec, plus tard, devienne le sauf-conduit de ceux qui pourront prétendre “avoir essayé”.

  • Vous voulez retarder la mobilité électrique ?
  • Devenez le champion des ZFE.

    Mais organisez-les si mal qu’elles en deviennent socialement insupportables. Vous pourrez ensuite reculer en expliquant que “la société n’était pas prête”.

    Et le statu quo, lui, sera bien vivant.

  • Vous voulez préserver l’économie du pétrole ?
  • Faites bruyamment la promotion des énergies renouvelables, mais interdisez ou découragez toute forme de stockage.

    Vous pourrez alors, l’air navré, expliquer qu’“on produit plus d’électricité décarbonée qu’on ne peut en consommer”.

    Et les hydrocarbures continueront tranquillement leur carrière.

  • Vous voulez garantir les revenus des prêteurs ?
  • Lancez une réforme des retraites mal ficelée.

    Elle échouera, bien sûr.

    Mais pendant qu’on débattra, la dette — elle — continuera de fructifier.

  • Et si vous voulez simuler la réindustrialisation ?
  • Annoncez à grand renfort de communication l’ouverture “d’usines en France pour concurrencer la Chine”.

    Commencez par inaugurer, en grandes pompes, une usine de slips tricolores.

    Son succès ne tiendra ni à la productivité ni à la durabilité, mais à la ferveur sentimentale de quelques bobos heureux d’acheter “local”.

    Et pendant que les caméras filment la couture patriotique, empêchez soigneusement qu’on crée, ailleurs, les conditions d’une vraie production industrielle — comme par exemple celle de véhicules électriques simples, réparables, durables, fabriqués localement.

    Ainsi, vous protégez le symbole tout en neutralisant la substance.

Et maintenant, Nicolas, voici la pierre angulaire de l'édifice :

si quelqu’un ose remarquer que l’échec semble un peu trop bien organisé, il suffit de le traiter de complotiste. Ca c'est le joker, la "botte" du 100.000 bornes.

La discussion est close. La raison abdique par peur d’être confondue avec la folie.

Bingo ! Nous voici dans un système où l’intention ne peut plus être interrogée.

Tout ce qui ressemble à une stratégie est ramené à la maladresse ou à la complexité.

Et tout ce qui pourrait ressembler à une coordination devient “soupçon complotiste”.

Résultat : le hasard devient notre seul dieu, et la bêtise notre meilleure couverture.

C’est une trouvaille d’une efficacité redoutable.

Car ce n’est pas un complot, justement : c’est une culture de la gestion des apparences, un art subtil d’organiser l’échec sous couvert de bonne volonté.

Un pays qui “essaie beaucoup”, mais qui ne réussit rien, tout en multipliant les colloques sur “l’esprit d’entreprise”.

Le drame, c’est que cette stratégie finit par boucler sur elle-même.

Elle ne protège ni ne bâtit. Elle épuise tout.

Elle transforme la France en théâtre d’expériences avortées, où chaque projet se heurte à son double caricatural.

Et pendant que l’on fait semblant de débattre de la “transition”, on passe à côté de la transformation.

Pourtant, si pour une fois on essayait de réussir ?

Bien à vous,

Franck





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