📬 Lettres ouvertes à Nicolas Dufourcq
Épisode 24
Cher Nicolas,
Je me suis demandé l’autre soir, en vous écoutant sur une énième scène médiatique, si nous n’étions pas en train d’assister à la naissance d’un nouveau genre littéraire : la fiction économique performée, où l’on applaudit à chaque phrase un futur que personne n’a la moindre intention de construire, face à un journaliste heureux d’avoir capté pendant une heure un de ses « bons clients ».
Vous étiez brillant, sachant donner à l’impuissance un air de puissance, aux contraintes un air de liberté, et aux demi-mesures un air d’héroïsme.
Et tout cela grâce au royaume que vous avez créé: Bpifrance. L’organe mythique, “bras armé” de l’État, dont le directeur – parfois même présenté comme le Président dans un élan d’enthousiasme – a les connaissances, le talent et la légitimité pour s’exprimer sur tous les sujets. Un bras magnifique, musclé, huilé pour les photos… ... optimisé pour occuper la scène.
Pourquoi dès lors l'État devrait-il arrêter de faire mine d’avancer ? Pourquoi devrait-il se mettre à déranger ceux qui tiennent le manche, lancé dans une chorégraphie nationale où chacun connaît son pas, alors qu'il suffit:
- pour l’État, de prétendre vouloir sauver le climat,
- pour les banques, de prétendre aimer la finance verte,
- pour Bpifrance, de prétendre réussir efficacement à transformer le pays,
et pour vous, Nicolas, de prétendre que tout cela converge miraculeusement.
Admirable et touchante comédie, sous les applaudissement de ceux qui font tourner leur « business as usual ».
Pourtant, j’ai parfois l’impression que ce tapage nous fait oublier que le «B» de BPIFrance signifie Banque, que son «P» signifie «Publique» et que son «I» signifie Investissement. Que pendant que vous déployez votre éloquence, les banques privées, dont nous verrons plus tard en quoi elles sont ou pas vos concurrents, continuent tranquillement de financer les hydrocarbures parce que « il faut bien » protéger les bilans, les rentes, les dividendes, les bonus. Tout ce que des transitions pourraient menacer si, par malheur, elles devaient devenir plus qu’un sujet de conférence.
Car enfin, si la France devait réellement se doter des moyens de sa transition, il faudrait choisir : contrarier les rentes fossiles, affronter les banques privées, réorienter le crédit, peut-être même réorganiser Bpifrance ! Bref, faire de la politique industrielle pour de vrai. Et, très certainement, s'attirer alors l'inimitié d'un tas de gens importants. Et certainement avoir alors l'air un peu idiot dans nos cercles.
Heureusement que cela n’est pas au programme.
Alors, je me suis dit qu’il serait intéressant d’offrir au public un “making-of” de cette grande illusion. En cinq lettres ouvertes dont celle-ci, 24ème épisode de nos échanges, est la première.
Dans les quatre prochaines, nous détaillerons :
- comment on fabrique un bras armé sans munitions,
- pourquoi les banques privées aiment les hydrocarbures plus que la planète,
- comment l’État institutionnalise l’ambiguïté écologique,
et pourquoi la France, en marchant vers +4°C, protège ses mourants mais sacrifie ses vivants, bien plus que ne le font nos retraites dont vous aimez dénoncer l'excessive précocité.
Promis, Nicolas : je parlerai de vous avec la tendresse qui sied à ceux qui savent mettre tant de conviction à raconter ce qu’ils ne feront jamais. Mais nous écouterons aussi Reclaim Finance, l'IEA, Oil Change International, BNP Paribas, Crédit Agricole, BPCE, la Société Générale, la Caisse des dépôts, l’I4CE, le HCFiP, l’ADEME, Exxon, TotalEnergies, Shell, BP, l’ACPR, KfW, Emmanuel Macron, le Haut Conseil pour le Climat, Climate Action Tracker...
À très bientôt donc, pour la suite.
Bien à vous.
Franck
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