📬 Lettres ouvertes à Nicolas Dufourcq
Épisode 25

Cher Nicolas,

La première lettre de cette mini-série a attiré l’œil de pas mal de personnes formidables qui partagent nos réflexions. Quelques grincheux aussi, bien sûr, mais vous savez comment les gens sont. Poursuivons donc notre exploration joyeusement iconoclaste de ce que l’on appelle en France : “le bras armé de l'innovation et de la politique industrielle”.

Bpifrance, donc. Un nom qui claque, une communication impeccable, un storytelling à faire pâlir Hollywood.

Mais si l’on tire légèrement le rideau — juste un peu, promis — on découvre une mécanique institutionnelle d’une élégance rare : un outil exalté publiquement, neutralisé techniquement, et organisé pour ne jamais déranger le système qu’il prétend transformer.

Entrons dans le détail.

Une banque publique… qui n’a pas le droit de se comporter comme une banque publique

Contrairement à la KfW allemande, dont nous allons reparler plus loin, qui peut prêter massivement et orienter stratégiquement les flux sans dépendre des investisseurs privés, Bpifrance se donne l'obligation de :

  • respecter les règles prudentielles Bâle III/IV.
  • éviter toute “distorsion de concurrence”. Au moins au sens que lui donne la Commission européenne.
  • co-investir avec le privé pour que ses actions ne soient pas qualifiées d’aides d’État.
  • se refinancer sur les marchés financiers comme une banque commerciale.

👉 Autrement dit : Bpifrance n’est pas un outil de politique industrielle.

C’est un opérateur public sous contrainte privée.

Un “bras armé” qui doit demander la permission au marché - et donc parfois à son adversaire - avant de tirer.

Prendre des participations ? Oui, mais seulement si le privé veut bien jouer

Exemple simple : imaginons qu’une filière jugée stratégique par l'Etat — ça aurait pu être les voitures électriques, le retrofit de masse, la batterie intermédiaire, peu importe — nécessite une injection en capital.

En théorie, Bpifrance pourrait agir.

En pratique, non.

Car si BPI finance seule :

  • la banque explose ses ratios de risque “non liquides”
  • l’État apparaît comme un acteur “qui choisit les gagnants” (sacrilège moderne vis-a-vis des dogmes européens tels que la France les applique)
  • la Commission européenne y voit une aide d’État illégale. Et quand bien même l'Etat arrive à maquiller une aide industrielle en "résistance aux effets de la pandémie", vous, Nicolas, dont l'honnêteté dépasse celle de vos camarades, viendrez "redresser" la situation. Même si cela demande à un ministre de revenir sur des engagements pris et entraîner la mort du bénéficiaire. Il faut dire qu'en tant qu'administrateur de Stellantis, il vous est difficile de défendre en même temps la production thermique, l'importation de voitures chinoises terminées dans des "usines tournevis" et le développement d'une filière de voitures électriques souveraines et durables, donc de concurrents directs du modèle fossile historique. Là aussi votre honnêteté vous honore.

La solution imposée par BPIFrance ?

  • Créer un fonds
  • Attirer des capitaux privés
  • Et donc… financer uniquement ce que le privé trouve rentable

👉 Résultat logique : les projets essentiels pour la transition mais faiblement rentables (réparabilité, retrofit, infrastructures locales, mobilités sobres) n’ont quasiment aucune chance.

Mais rassurons-nous : un projet de jeu Web3 avec des chiens virtuels NFT recevront, eux, votre bénédiction et quelques millions de chaleur humaine.

La BPI doit “accompagner”, pas “concurrencer” les banques privées

C’est écrit noir sur blanc dans ses textes fondateurs. Et c’est là le nœud de l’affaire.

Tu parles d’un bras armé : c’est un bras qui n’a pas le droit de pousser, tirer ou même effleurer ceux qui tiennent la vraie puissance financière.

Un chiffre pour illustrer (issu des rapports de Reclaim Finance, de l'Agence Internationale de l'Energie et de Oil Change International ?

Entre 2016 et 2023, les banques françaises (BNP Paribas, Crédit Agricole, BPCE, Société Générale) ont financé les énergies fossiles à hauteur d'environ 500 milliards d’euros cumulés.

Et en 2024 ? BNP Paribas seule les a financées pour 17 milliards.

À côté, les investissements publics français en transition énergétique représentent que 10 à 12 milliards par an, selon l’I4CE. On ne parle plus ici du montant des retraites, mais bien de ces industries qui, pour des pays comme la Chine que vous aimez tant tancer, sont considérés comme les principaux axes de développement pour les années à venir.

👉 Conclusion : la finance fossile privée pèse 10 à 15 fois plus lourd que la finance verte et Bpifrance n’a pas le droit de changer cet équilibre. Bpifrance doit structurellement “complémenter” ceux qui détricotent le climat. Pas les remplacer. Pas les contredire. Pas même les ralentir.

Un bras armé… qui doit saluer les généraux avant de bouger le petit doigt.

Des exemples concrets qui montrent que le problème n’est pas théorique

Exemple 1 — L’hydrogène "bleu" financé plus vite que le rétrofit électrique

Les banques françaises se précipitent sur l’hydrogène “bleu” (avec capture carbone partielle), car des rendements rapides sont promis et l’infrastructure est proche du fossile.

Bpifrance suit, car c’est “market-compatible”.

Pendant ce temps :

  • Les acteurs de la filière "batteries" s'époumonent pour expliquer en quoi ces technologies n'ont rien à voir et convaincre des investisseurs qui, en Europe, ne comprennent rien à la technologie.
  • Les filières retrofit auto (dont vous savez tout…) n'a toujours pas de place dans la ligne stratégique nationale. N'avons nous pas entendu vos directeurs d'investissements se féliciter qu'un SUV électrique à 55 000 € était plus rentable qu’un véhicule durable et sobre ?
  • Aucun plan industriel structurant.
  • Aucune orientation du crédit.

Exemple 2 — La rénovation thermique : indispensable pour la Société, mais non rentable pour les investisseurs

Les études de l’ADEME et de l’I4CE montrent que le retour sur investissement financier est faible.

Pourtant, les impacts sur le porte-monnaie des Français, sur la balance commerciale et sur le CO₂ sont massifs.

Résultat logique :

  • Les banques privées boudent,
  • Bpifrance ne peut pas forcer,
  • l’État empile des dispositifs qui changent au grès des lois de finance, sans prendre les temps de créer des outils financier structurant.

Et le pays rénove 2 à 3 fois moins vite que nécessaire.

Exemple 3 — La KfW allemande vs. Bpifrance

La KfW a financé :

Pourquoi ?

Parce qu’elle peut prêter massivement, directement, sans investisseurs privés, et même à taux négatif si l’État le demande.

Bpifrance, elle, ne peut pas :

  • subventionner le taux,
  • prêter sous le marché,
  • contrarier une banque privée,
  • émettre de la dette souveraine,
  • orienter le crédit nationalement.

👉 Résultat : La politique industrielle française ressemble parfois à une KfW… mais sans la KfW.

Au fond, le problème est simple : l’État veut agir sans agir

Il veut un outil visible, valorisant, moderne, efficace… mais surtout inoffensif pour les intérêts établis.

C’est là que vous excellez, Nicolas. En faisant tenir ensemble deux mondes qui ne devraient jamais se rencontrer : celui des entrepreneurs qui regardent vers demain et celui des rentes fossiles qui verrouillent hier. En orchestrant le spectacle avec cette aisance élégante qui transforme une impasse analytique en clip promotionnel.

Le bras armé, donc. Mais sans cartouche. Sans charge. Sans même le droit de viser.

Juste assez brillant pour qu’on oublie qu’il ne tirera jamais.

Dans la prochaine lettre, nous aborderons le sujet que personne n’aime vraiment regarder en face : pourquoi les banques privées — celles qui tiennent réellement la pompe à argent — n’ont absolument aucun intérêt économique à financer la transition énergétique. Et pourquoi l’État, Bpifrance et même vous, Nicolas, faites tout pour ne jamais les contrarier.

À très vite.

Franck





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