📬 Lettres ouvertes à Nicolas Dufourcq
Épisode 26
Cher Nicolas,
Dans cette troisième lettre de notre mini-série - certes un peu longue, mais le sujet est copieux - nous allons voir pourquoi les banques privées, celles qui tiennent réellement la pompe à argent, n’ont absolument aucun intérêt économique à financer la transition énergétique. Et pourquoi l’État, Bpifrance et même vous, Nicolas, faites tout pour ne jamais les contrarier.
Cela n’a rien à voir avec la morale, la stratégie ou les discours d’engagement climatique récité devant les caméras.
Non, c’est mécanique. Structurel. Comptable. Bancaire.
Et c’est pour cela que Bpifrance, qui ne doit surtout pas les contrarier, est condamnée à accompagner une transition que les acteurs dominants n’ont pas la moindre intention de financer à l’échelle nécessaire.
Entrons dans le dur.
1 — Le fossile rapporte nettement plus que le vert
Les rapports de Reclaim Finance, de l’Agence Internationale de l'Energie et de Oil Change International le documentent année après année.
Entre 2016 et 2023, les quatre grandes banques françaises (BNP Paribas, Crédit Agricole, Société Générale, BPCE) ont accordé environ 500 milliards d’euros de financements aux énergies fossiles.
Et en 2024 ? BNP Paribas seule les a financées pour 17 milliards.
Pourquoi ? Parce que les hydrocarbures offrent :
- des flux de revenus stables
- des clients captifs
- des infrastructures déjà amorties
- des rendements financiers supérieurs
- un risque technologique proche de zéro
Le pétrole, c’est la rente par excellence. Et comme le pétrole est un stock, ce qui n'est pas vendu aujourd'hui pourra l'être demain.
L’électricité non carbonée, c’est une autre histoire. Du capital intensif, incertain, lent, politiquement volatile. Et comme c'est un flux, l'électricité qui n'est pas vendue n'est pas produite, et donc les charges fixes des infrastructures nécessaires à sa production constituent alors une perte sèche. Bien entendu, tout change si on dispose de capacités de stockage. C'est la raison pour laquelle il est urgent de faire échouer, de façon élégante et discrète, toute initiative allant dans ce sens, si possible en expliquant l'inverse. Genre "on aurait bien aimé, mais ce n'est finalement pas possible".
On comprend que les banques aient choisi leur camp. En tous cas, même moi, à leur place...
2 — Le risque perçu de la transition est trop élevé pour ceux qui prêtent
Dans les comités de crédit des grandes banques, la transition énergétique souffre d’un défaut rédhibitoire : elle implique de faire confiance à un futur que les banques ne contrôlent pas.
Exemple simple : un puits de pétrole produit 30 ans et on peut directement mettre le jus qui sort dans les réservoirs.
Un parc solaire dépend du prix de l’électricité, des subventions, de la météo, de la stabilité réglementaire, de l’équilibre du réseau, etc.
Autrement dit : le fossile est prévisible, le vert est conditionnel.
Les risk officers ne cherchent pas l’héroïsme, ils cherchent la certitude.
Sans compter le vendredi soir en face des copains.
3 — Les banques sont structurellement dépendantes de leurs expositions fossiles
Autre point fondamental. Dans les rapports internes des grandes banques — que les partisants des voitures qui fument ne lisent jamais, bien sûr — il est écrit que :
- de nombreux produits dérivés reposent sur les cours du pétrole et du gaz,
- les portefeuilles obligataires incluent massivement Exxon, TotalEnergies, Shell, BP,
- les banques détiennent des millions d’euros de dettes liées aux pipelines, terminaux GNL, raffineries,
- les fonds de pension et investisseurs institutionnels exigent ces rendements fossiles.
Les véritables dettes créées par ces retraites là seront plus environnementales que financières.
Conclusion :
👉 Si les banques arrêtaient demain de financer le fossile, leurs bilans seraient déstabilisés.
👉 Donc elles ne le feront pas.
Ce n’est pas un choix moral : c’est un instinct de survie.
4 — La finance verte est souvent un vernis cosmétique
Prenons un exemple concret : le greenwashing obligataire.
De nombreuses banques émettent des “green bonds” dont la définition est suffisamment large pour permettre de financer :
- du gaz “de transition”
- des projets mixtes qui intègrent une part fossile
- des programmes d’efficacité énergétique… dans des pipelines
- des projets “d’amélioration du rendement carbone” dans des infrastructures polluantes
Selon une analyse de l’ACPR, près d’un tiers des obligations vertes françaises financent des projets dont la contribution climatique est faible ou discutable. Et ce souvent sous le parapluie de l'article 9, ce blanc-seing hypocrite qui permet aux jeunes diplomés des écoles de commerce d'aller travailler dans ces entreprises en pécho tout de même, voire en votant LFI.
5 — Les banques se servent aussi de la transition comme source de nouveaux profits
Je suis certain que vous n'ignorez pas ce paradoxe, mais il peut être utile, dans notre catalogue, de rappeler que les banques arrivent à financer le fossile… en profitant en parallèle de la transition.
Elles :
- vendent des produits de gestion “verts”
- facturent des opérations de fusion-acquisition dans les renouvelables
- assurent les projets éoliens et solaires
- émettent des obligations vertes
- "conseillent" l’État dans ses stratégies climatiques
- gèrent les plans d’épargne “responsables”
C’est la beauté de capitalisme de court-terme, celui qui s'arrange pour ne pas avoir à assumer les externalités négatives de ses actions : les allumettes et les extincteurs sur la même facture émise par la même boutique.
6 — L’État français n’oriente pas le crédit. Il supplie le marché.
La Banque d’Angleterre peut imposer des orientations.
La Chine impose (l'Europe aussi, mais aux ordres d'autres objectifs).
L’Allemagne oriente via la KfW.
La France ? Elle demande poliment.
Le Haut Conseil pour le Climat, dans son rapport 2023, est clair : ❝ La France ne dispose d’aucun mécanisme capable d’orienter le crédit vers la transition. ❞
7 — Et Bpifrance dans tout ça ?
Comme nous l'avons évoqué pécédemment, le rôle statutaire de Bpifrance est, lui, de :
- “accompagner” les banques
- “complémenter” les marchés
- “respecter les signaux du privé”
- “ne pas distordre la concurrence”
- “attirer les investisseurs institutionnels”
Vous voyez l’ironie, Nicolas ?
Dans cette architecture, Bpifrance ne peut financer la transition qu’à condition que les banques privées en aient envie.
La transition ne manque ni de technologies, ni d’ingénieurs, ni d’entrepreneurs — elle manque d’un système financier qui ait quelque chose à gagner à la réaliser.
L'organisation du système français fait que les banques privées peuvent :
- engranger des profits fossiles,
- éviter les risques verts,
- se parer de vert pour faire joli, voire pour améliorer leur rentabilité,
- et être assurées que l’État ne les contrariera jamais…
Alors vous, Nicolas, pourrez continuer vos conférences enchantées sur la réussite des actions de BPIFrance en faveur la ré-industrialisation, ou sur l'impasse vers laquelle nos jeunes retraités nous poussent. Bpifrance pourra continuer de “croire au futur” en s'épargnant de le définir. Et la France pourra continuer de s’installer dans un futur où le climat brûle, mais où les dividendes, eux, se portent très bien. Aujourd'hui en tous cas.
Dans la prochaine lettre, nous verrons comment l’État organise lui-même son incapacité à mener la transition, ce qui expliquera pourquoi votre institution, Nicolas, continue de briller sans jamais bousculer l’ordre établi.
Ah... avant de vous quitter. La tradition de Noël nous invite tous à faire des cadeaux à nos proches. Je vous propose, Nicolas, quelques livres à offir... ...ou à vous faire offrir !
- L'illusion de la finance verte, d'Alain Grandjean et Julien Lefournier.
- Énergie et inégalités : Une histoire politique de Lucas CHANCEL
- La dette au XXIe siècle, comment s’en libérer de Nicolas Dufrêne
Vous pouvez partager - ou pas - les propos de ces économistes. Mais je suis certain, si vous ne les avez pas déjà lus, qu'ils enrichiront encore votre vision du sujet.
À très vite.
Franck
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