📬 Lettres ouvertes à Nicolas Dufourcq
Épisode 27
Cher Nicolas,
Nous arrivons à un moment important de notre petit voyage : celui où il faut vraiment parler d’argent.
Pas de moralisation budgétaire, de trajectoire de déficit ou de “bonne gestion”, non, de financement réel.
De cette question simple, presque enfantine : comment finance-t-on une transformation industrielle gigantesque quand les outils existants ne suffisent pas ?
Et la réponse, évidente pour quiconque a ouvert un manuel de politique monétaire ou lu Nicholas Kaldor, Randall Wray, ou plus proches de nous, Lucas CHANCEL et Nicolas DUFRESNE, est la suivante :
👉 la transition doit être accompagnée par la collectivité des citoyens, comme cela a été démontré tant de fois, y compris aux Etats-Unis.
👉 la transition doit être financée par la création monétaire et non pas par de la dette.
Je sais. Cela fait dans une même proposition deux gros mots pour qui déambule dans les couloirs de Bercy, comme si on évoquait une conjuration interdite.
Parce que c’est bien là le nœud du problème : l’État français refuse obstinément d’utiliser l’instrument qui a permis toutes les grandes transformations du XXᵉ siècle — reconstruction, infrastructures, nucléaire, télécoms, même le sauvetage des banques en 2008 — et s’entête aujourd’hui à prétendre qu’il faudrait financer la transition comme on finance une voiture d’occasion : en se serrant la ceinture.
C’est d’une absurdité historique, mais d’une logique politique impeccable pour qui souhaite protéger les intérêts fossiles en prétendant vouloir promouvoir la transition.
Voyons cela dans l’ordre.
1 — La transition est un investissement productif, pas une charge morale
Les chiffres sont connus :
- I4CE : 66 milliards d’euros par an nécessaires d’ici 2030
- ADEME : entre 60 et 80 milliards
- Haut Conseil pour le Climat : besoin d’un “changement d’échelle massif”
Actuellement ? La France finance… environ 12 milliards par an, en comptant large et en recyclant quelques lignes budgétaires anciennes repeintes en vert.
On nous explique que “nous n’avons pas les moyens”.
Et pourtant... Pendant le Covid, la BCE a créé 1 850 milliards d’euros. Pour sauver les banques en 2008-2012, l’Eurosystème mobilise plus de 1 000 milliards. la Banque du Japon finance son État depuis 20 ans. la Fed a injecté 3 000 milliards en quelques mois en 2020. l’Allemagne a créé un fonds de stabilisation de 200 milliards en 2022 et vient de voter un budget faisant monter sa dette à 170 milliards, entre autres pour financer sa remilitatisation.
Mais pour sauver le climat ? Ah non.
Là, soudainement, la monnaie deviendrait dangereuse.
2 — La dette publique : l’instrument de culpabilisation qui empêche toute politique industrielle
C’est là que le discours devient religieux.
On explique à la population qu’elle doit avoir peur : peur de la dette, peur du déficit, peur du “quoi qu’il en coûte”, peur des marchés obligataires.
La dette devient une faute. Un péché. Une marque d’irresponsabilité.
Et cette culpabilité sert un objectif précis :
👉 empêcher toute remise en question du rôle des banques privées,
👉 et sanctuariser leur monopole sur la création monétaire.
Car qui profite de cette fable morale ? Les banques qui créent la monnaie lorsqu’elles prêtent. Elles empochent les intérêts. Elles orientent l’économie vers les secteurs les plus rentables (donc fossiles). Elles s’opposent activement à toute création monétaire publique qui financerait la transition. Et plus la note du pays est dégradée, plus les intérêts emplissent les caisses.
Le "miracle", Nicolas, c’est que cette histoire marche encore.
On culpabilise le pays avec la dette… pendant que les bilans bancaires gonflent à des niveaux astronomiques.
3 — Ce que propose Nicolas Dufresne : un mécanisme aussi simple que révolutionnaire
Nicolas Dufresne - même sur le site de BPIFrance !!! - le dit très bien : une banque centrale peut financer un programme de transition écologique sans augmenter la dette publique classique.
Et il a raison. Parce que :
- la BCE peut acheter des obligations vertes publiques
- elle peut refinancer un fonds souverain vert
- elle peut garantir des programmes d’investissements
- elle peut injecter de la monnaie dans l’économie productive plutôt que dans les actifs financiers
- elle peut, comme l’a fait la Fed, cibler des secteurs spécifiques
Cela ne créerait ni hyperinflation, ni effondrement du crédit, ni rupture de l’euro. Cela ne ferait même pas plus gonfler la masse M2 qu'actuellement.
Cela existe déjà, sous d’autres noms, dans tous les grands pays industrialisés.
Ce que cela ferait, en revanche, c’est :
- sortir la transition de l'impuissance calculée des banques privées
- réduire leur pouvoir exorbitant d’orientation du crédit
- réduire les profits qu'elles font par les intérêts sur la dette, ou la marge quand il y a revente des titres à la BCE
- financer l’avenir sans enrichir ceux qui détruisent le présent
- doter l’État d’un outil d’action réel
Et c’est précisément pour cela que personne n’en parle.
4 — La France refuse ce choix pour une raison très simple : cela menacerait l’ordre existant
Créer de la monnaie pour la transition, c’est rendre obsolète le chantage permanent à la dette, redistribuer le pouvoir monétaire,
affaiblir les banques privées donc les intérêts fossiles, renforcer la souveraineté industrielle, orienter l’investissement vers l’avenir au lieu du passé.
C’est exactement ce que la France refuse de faire depuis 40 ans.
Ce refus n’est pas accidentel. Il est structurel.
Parce qu’il protège ceux qui profitent du système actuel : rentes fossiles, marchés financiers, et tous ceux que contrarierait une transition réelle.
5 — Et c’est là que vous entrez en scène, Nicolas
Votre rôle — qu’on vous a donné, et que vous endossez avec une habileté remarquable — consiste précisément à perpétuer l’illusion :
👉 faire croire que la transition peut être financée sans création monétaire,
👉 sans affronter les banques,
👉 sans outil souverain,
👉 sans politique industrielle réelle,
👉 juste avec du capital-risque, quelques fonds, et beaucoup de conférences.
C’est un exploit rhétorique. Une forme d’art. Mais c’est faux. Et tout le monde le sait. Et personne n'ose le dire.
J'insiste bien, Nicolas : celui qui vous parle ici est avant tout un entrepreneur. Je suis attaché à la liberté d'entreprendre et à assumer les risques inhérents à cette démarche, comme toutes les conséquences de mes actes. Je sais me méfier de l'Etat quand il va dans des domaines qui ne sont pas les siens. Mais l'énergie doit être gérée comme un commun. Rendre sa production et sa gestion durables est indispensable à toute sérénité sociale, à toute création de valeur, à toute innovation, à toute souveraineté.
Pensez vous vraiment qu'expliquer que les chinois sont des vilains peut nous remettre dans une course dont nous n'avons pas pris le départ ? Surtout quand vous leur préparez la piste.
*Dans la prochaine lettre, nous parlerons des conséquences directes de cette hypocrisie structurelle : comment la France, en refusant de financer son futur, glisse mécaniquement vers un monde à +4°C — où les rentes fossiles prospèrent tandis que l’industrie s’effondre. Mais aussi comme notre pays s'interdit de tirer parti de l'incroyable opportunité que peut constituer la transition.
Ce sera la synthèse. Le dernier mouvement. Et peut-être le plus brutal.*
À très vite,
Franck
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