📬 Lettres ouvertes à Nicolas Dufourcq
Épisode 28

Cher Nicolas,

Voici la 5me et dernière lettre de cette mini-série sur la capacité de Bpifrance — fer de lance autoproclamé de l’État — à réellement financer l’industrie, l’économie et l’énergie de demain.

A la lumière des épisodes précédents, une évidence s’impose : la France fait chaque jour un choix civilisationnel qu’elle n’ose jamais nommer. Elle protège les rentes du passé plutôt que de préparer l’avenir.

Ce n’est pas une accusation. C’est un constat. Et il repose sur des faits têtus.

+4°C : le futur sur lequel la France s’aligne, calmement, méthodiquement

Ce n’est plus une hypothèse. C’est l’estimation du scénario « politique inchangé » selon : le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (UNEP), le Climate Action Tracker, l’OCDE, et même des analyses internes d’assureurs européens ou de nos responsables politiques.

Pour rappel, +4°C, c’est :

  • une économie française amputée de 10 à 15 % de PIB (SwissRe) ;
  • des coûts climatiques annuels dépassant 150 milliards par an avant 2050 (I4CE) ;
  • un effondrement de la productivité agricole ;
  • des migrations climatiques intra-européennes massives ;
  • une fragilisation du réseau électrique ;
  • une instabilité sociale inédite depuis les années 1930.

Mais tout cela, me direz-vous, c’est «peut être». L’éternel argument de ceux qui pensent que la fin du mois mérite plus d’attention que la fin du monde ; souvent les mêmes qui travaillent au noir tout en se plaignant de l’insuffisance des retraites.

D’autres expliqueront que la France n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan mondial des émissions.

Mais je ne m’adresse pas ici au GIEC. Je m’adresse à vous, Nicolas, patron d’une banque publique qui prétend être l’outil principal de la transformation économique et industrielle du pays.

Vous n’êtes pas responsable du climat. Mais vous êtes comptable — donc complice — de notre incapacité nationale à porter des actions économiques ambitieuses, donc climatiques, donc tout court.

Face à la catastrophe annoncée, on pourrait s’attendre à un sursaut. Mais non.

La France continue de consacrer 4 à 5 fois plus d’argent public aux baisses de taxes sur les carburants qu’à la transition énergétique (Ministère des Finances, 2023). On a les priorités qu’on mérite.

L’enrichissement exponentiel des rentes fossiles : une mécanique parfaitement huilée

Depuis 20 ans, les actionnaires des énergies fossiles ont connu des rendements stratosphériques : Exxon : +630 % (2000–2023), Chevron : +560 %, BP : +350 %, TotalEnergies : +420 %.

Dans le même temps, le capital investi dans les énergies renouvelables françaises a crû très lentement.

Quant à nos capacités industrielles, elles s’effondrent encore alors qu’on croyait avoir touché le fond.

Et nos banques ? Elles ont suivi le mouvement. Selon Reclaim Finance et Oil Change International, entre 2016 et 2023 : BNP Paribas : 140+ milliards de financement fossile, Crédit Agricole : ~120 milliards, Société Générale : 90+ milliards, BPCE : ~70 milliards.

On investit massivement dans les pipelines, les terminaux GNL, les forages offshore, les sables bitumineux, les pétroliers perfectionnés.

Pendant ce temps, que se passe-t-il ? La rénovation thermique patine. Les mobilités sobres stagnent. La filière batteries, déjà en retard de 15 ans, nourrit nos pires inquiétudes. Les véhicules intermédiaires peinent à trouver un financement. Vous décidez de tuer le retrofit. Et la filière photovoltaïque française a été presque entièrement démantelée.

Ce n’est pas un accident. C’est le résultat de choix.

On peut seulement se demander si ces choix viennent d’une absence totale de stratégie ou, au contraire, d’une stratégie parfaitement assumée : empêcher ce qui nuit au court terme, même si cela détruit le moyen terme.

L’industrie verte française : un catalogue d’occasions manquées

Quelques exemples emblématiques :

➤ Les panneaux solaires : La France avait Photowatt. Elle avait de l’avance. Elle avait le savoir-faire. Elle l’a laissé mourir, puis racheter, puis dépérir.

Résultat : nous importons 90 % de nos panneaux, essentiellement de Chine, qui investissait dans la filière à hauteur de 150 milliards par an.

Vous reprochez souvent à la Chine sa stratégie. Mais que leur reprocher exactement ? Leur cohérence ? Leur efficacité ? Le fait qu’ils aient réellement mis en œuvre un programme industriel ? Depuis 2025, la Chine produit plus d’électricité non carbonée que carbonée. Certes elle continue d’ouvrir des centrales à charbon, mais pour nourir sa sortie du charbon.

Je crois que c'est ce que mon père appelait "de la bonne gestion". Un truc dépassé, peut-être...

➤ Les batteries : ACC, Verkor. L’État n’a jamais voulu mettre les moyens nécessaires pour financer une expansion massive, ni garantir l’aboutissement technique, industriel et commercial de cette filière pourtant vitale. Pendant ce temps, la Chine capte 74 % de la chaîne de valeur mondiale (IEA).

Et nous, nous nous lamentons.

➤ Les transports légers électriques : Micro-voitures, quadricycles, retrofit, véhicules sobres: une filière française complète aurait pu émerger.

Elle a été asphyxiée parce que jugée non “scalable” selon les critères du private equity et selon vos propres "experts", campant sans nuance sur les dogmes dépassé d’une industrie automobile moribonde. Vous connaissez l’histoire du noyé qui entraîne son sauveteur par le fond ?

➤ Les pompes à chaleur : l’Allemagne en installe quatre fois plus que nous par habitant. La France n’a pas manqué de vision : elle a manqué de volonté.

Et pourquoi ?

Parce que les décisions de financement sont prises par ceux qui vivent du fossile.

Et Bpifrance dans tout ça ?

Vous êtes, Nicolas, dans une position étrange : celle d’un chef d’orchestre à qui l’on a offert un pupitre majestueux et une salle de concert gigantesque… mais ni partition, ni orchestre. Et vous semblez vous en accommoder.

Vous excellez dans l’art de la narration sur les sujets qui ne vous concernent pas, vous inspirez, vous mobilisez, vous racontez la transformation comme personne. Un “bon client” des radios.

Mais voilà : sans orientation du crédit, sans création monétaire publique, sans outil souverain d’investissement, sans confrontation avec les banques privées, sans capacité à financer massivement les infrastructures de demain, que reste-t-il ?

Un décor. Un discours. Une mise en scène.

Ce qui m’amène au cœur du problème.

Le paradoxe français : protéger le passé coûte plus cher que préparer le futur

Les dépenses publiques liées aux catastrophes naturelles, sécheresses, canicules, inondations, érosion côtière, pertes agricoles, chantiers d’urgence, augmentent de 7 à 9 % par an. Elles croissent plus vite que la santé, l’éducation ou la défense.

Le coût du dérèglement climatique dépassera 200 milliards par an avant 2050 (SwissRe). Financer une transition digne de ce nom coûterait… 70 milliards par an.

Autrement dit : la France choisit de payer trois fois plus cher les dégâts que de financer leur prévention. On refuse de payer un toit neuf, mais on dépense une fortune pour écoper le salon.

Pourquoi ? Parce que cela arrange ceux qui comptent. Les banques sont surexposées aux actifs fossiles. Les assureurs fondent leurs profits sur des modèles du monde d’hier. Les grandes fortunes sont indexées sur la rente pétrolière. Les industries historiques craignent la transition plus que le climat. Même l’État dépend des taxes sur les carburants. Ceux qui tirent leurs revenus du poison qu'ils vendent à leurs clients ne sont pas que dans les banlieues. Ces banlieues qui ne sont malheureusement pas les seuls territoires perdus de, abandonnés par, la République.

Résultat mécanique : tous les acteurs influents perdraient à la transition — à court terme — et tous gagnent au maintien du fossile — à court terme.

Or notre système politique ne voit plus qu’à court terme.

Conclusion logique, froide, implacable : la France avance vers +4°C tout en s’interdisant toute construction d’un avenir industriel cohérent, durable, créateur de valeur… et de valeurs.

Cher Nicolas, vous n’êtes pas le drame, mais vous en êtes le metteur en scène. Est-ce vraiment le rôle que vous souhaitez jouer, une fois les micros éteints ?

Vous savez bien que la France ne manque ni de technologies, ni d’ingénieurs, ni de chercheurs, ni d’entrepreneurs, ni même de vision.

Elle manque d’une volonté fondatrice : reprendre le contrôle de son financement, en osant désobéir à la fatalité bancaire.

Ce n’est ni utopique, ni extrémiste, ni dangereux. C’est la seule voie.

Si la France continue de l’ignorer, alors oui : elle marchera vers +4°C en regardant son PIB fondre comme un glacier… pendant que ses rentiers, eux, verrons grossir leur tas d'or.

Encore quelques années.

Bien à vous,

Franck





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