📬 Lettres ouvertes à Nicolas Dufourcq
Épisode 29
Cher Nicolas,
À l’approche de Noël, j’aimerais vous faire un cadeau simple, dérisoire en apparence, mais qui possède à mes yeux une grande valeur symbolique.
Une simple photographie.
Une image que je trouve profondément bouleversante.
Elle représente, pour moi, la manière dont certains hommes peuvent soudain s’inscrire dans un élan extra-ordinaire lorsque leur environnement proche, leur monde immédiat, est en péril. Lorsque le cadre habituel des règles, des procédures et des rôles ne suffit plus.
Sur cette photo, on voit trois hommes en train de s’équiper. Ils s’habillent. Ils se préparent.
Trois ingénieurs âgés de 26 à 45 ans, trois hommes simples : Alexeï Ananenko (deuxième à gauche), Valeri Bezpalov (au centre) et Boris Baranov (dernier à droite).
Nous sommes au début du mois de mai 1986, une dizaine de jours après l’explosion du réacteur n°4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl.
Sous la centrale éventrée, le cœur du réacteur s’effondre lentement sur lui-même, formant une matière incandescente — le corium — mélange de combustible nucléaire, de métal et de béton fondu, à plus de 1 200 °C. Cette lave radioactive progresse inexorablement, grignotant la dalle de béton.
Et sous cette dalle, le sous-sol de la centrale est noyé sous près de vingt millions de litres d’eau, projetés par les pompiers pour tenter d’éteindre l’incendie. Une masse invisible, stagnante, silencieuse. Une menace dormante.
Si le corium atteint cette eau, elle se vaporisera instantanément.
Une explosion de vapeur.
Une onde de choc susceptible d’endommager les réacteurs voisins, restés intacts.
Un basculement vers une catastrophe d’une ampleur encore inimaginable.
Les scientifiques soviétiques sont formels : il faut agir, et vite.
Pas demain. Pas après un arbitrage. Pas après une réunion.
Il faut agir maintenant.
Trois employés de la centrale sont alors réquisitionnés. Trois ingénieurs. Ils connaissent la centrale. Ils connaissent ses entrailles, le labyrinthe de tuyauteries, de galeries noyées, de vannes dissimulées sous le réacteur détruit. Ils savent où se trouvent les valves de secours qu’il faut impérativement ouvrir pour permettre l’évacuation de l’eau.
La photo saisit l’instant où ils enfilent des équipements de protection dont ils savent parfaitement qu’ils sont dérisoires.
Ils le savent.
Ils savent que la protection est insuffisante.
Ils savent que leur probabilité de survie est infime.
Ils savent que chaque minute passée à marcher dans une eau contaminée, chauffée à plus de 45 °C, rongera leur espérance de vie.
Ils le savent.
Et pourtant, ils y vont.
Il ne s’agit pas d’un geste impulsif.
Pas d’un héroïsme romantique.
Il s’agit d’une décision lucide, prise en pleine conscience.
Ils avancent dans le noir, dans l’eau radioactive brûlante, jusqu’à atteindre la salle des valves. Ils les actionnent. L’eau pourra enfin être pompée hors du site.
Et ces trois hommes accomplissent leur mission.
Ils réussiront.
Et, contre toute attente, ils survivront même à cette descente aux enfers.
Peut-on encore parler ici de courage ? Peut-être plutôt de cet héroïsme particulier auquel Henri Bergson faisait référence lorsqu’il écrivait :
Pourquoi les saints ont-ils des imitateurs, et pourquoi les grands hommes de bien ont-ils entraîné derrière eux des foules ? Ils ne demandent rien, et pourtant ils obtiennent. Ils n’ont pas besoin d’exhorter : ils n’ont qu’à exister ; leur existence est un appel. Car tel est bien le caractère de cette autre morale. Tandis que l’obligation naturelle est pression ou poussée. Dans la morale complète et parfaite, il y a un appel.
Il est des situations où la morale n’est plus une contrainte extérieure.
Elle devient un appel intérieur.
Un seuil.
Noël nous invite à célèbrer la naissance d’un Homme qui, pour les chrétiens, incarne précisément cette idée : le don de soi, non par obligation, mais par fidélité à une exigence plus haute que soi.
Je vous invite à réfléchir à cela, Nicolas.
À la place que l’on occupe.
Aux rôles que l’on endosse.
À ce moment précis où une fonction cesse d’être un simple poste pour devenir une responsabilité morale.
À ce que signifie être une pièce maîtresse sur un échiquier dont les mouvements engagent bien plus que ceux qui les jouent.
Dans notre prochain échange, nous tenterons de mettre cette réflexion en perspective avec certaines de vos actions récentes. Non pour juger, mais pour interroger. Non pour accuser, mais pour comprendre ce que deviennent les hommes lorsqu’ils n’entrent pas dans une centrale éventrée, mais dans des systèmes lents, complexes, institutionnels.
Peut-être alors verrons-nous émerger de nouvelles dispositions.
De nouveaux défis.
De nouvelles remises en cause.
Et, pourquoi pas, de nouvelles résolutions à l’aube de l’année qui s’annonce.
Je vous souhaite un joyeux Noël, Nicolas.
Au calme, en famille, en Bretagne ?
Car le silence est parfois nécessaire pour entendre les appels qui comptent vraiment.
Franck
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