đŹ Lettres ouvertes Ă Nicolas Dufourcq
Ăpisode 30
Cher Nicolas,
Dans ma précédente lettre, je vous parlais de ces hommes de Tchernobyl.
Pas pour glorifier le sacrifice, mais pour rappeler quâil existe des moments oĂč une fonction cesse dâĂȘtre un statut et devient un appel.
Le passage Ă une nouvelle annĂ©e peut aussi ĂȘtre de ceux-lĂ .
Il est des Ăąges de la vie oĂč certains ne construisent plus seulement une carriĂšre, ne cherchent plus Ă prouver, ni Ă sâabriter derriĂšre les titres, les mandats ou les organigrammes.
Parce qu'il est un moment oĂč une question finit par sâimposer, silencieuse mais insistante : de quoi mes petits-enfants parleront-ils, un jour, lorsquâils prononceront mon nom ?
*Diront-ils : il a occupĂ© une position qui a copieusement nourri son orgueil ? Ou diront-ils : il sâest levĂ© quand il fallait se lever ?
Un hĂ©ros nâest pas celui qui se croit hĂ©roĂŻque. Câest celui qui, un jour, refuse de se rĂ©fugier derriĂšre ce qui est commode.
Un hĂ©ros se rĂ©fugierait-il derriĂšre une prĂ©tendue rĂ©glementation europĂ©enne pour expliquer quâil nâa pas pu lever le petit doigt afin de sauver de la faillite une usine comme Brandt, lâune des derniĂšres usines françaises dâĂ©lectromĂ©nager ?
Ou utiliserait-il le pouvoir dont il revendique la possession pour que la structure quâil pilote ait rĂ©ellement les moyens de ses responsabilitĂ©s industrielles ?
Un héros mépriserait-il un concurrent aprÚs avoir trahi au profit de celui-ci sa propre mission ?
Ou rassemblerait-il les forces qui l'entourent pour relever de façon lucide les véritables défis ?
Un hĂ©ros tordrait-il le bras dâun ministre un peu faible pour torpiller une usine proposant un relais crĂ©dible Ă une industrie mĂ©thodiquement massacrĂ©e ?
Ou, au contraire, regarderait-il objectivement cette proposition, Ă©couterait-il ses ingĂ©nieurs, entendrait-il les centaines de clients prĂȘts Ă sâengager ?
Un hĂ©ros se gausserait-il de lâinauguration dâune usine d'un produit trĂšs hautement stratĂ©giques alors mĂȘme que celle-ci se trouve dans une impasse technique manifeste, qui nâappelle ni petits fours ni discours, mais une volontĂ© politique claire, ferme, assumĂ©e ?
Un hĂ©ros expliquerait-il qu'il nâa « jamais cru » Ă la capacitĂ© dâune usine française de concevoir et fabriquer une prothĂšse mĂ©dicale de haute technologie ?
Ou Ă©lĂšverait-il cette audace au rang dâexemple, prĂ©cisĂ©ment parce que lâhistoire industrielle ne progresse jamais sans ceux qui osent lâimprobable ?
Un hĂ©ros participerait-il Ă lever des centaines de millions dâeuros publics pour tenter de faire manger des insectes Ă des humains, sans mĂȘme exiger les garanties techniques minimales sur la faisabilitĂ© du projet ?
Ou considĂ©rerait-il que lâargent du peuple impose une exigence morale supĂ©rieure Ă lâeffet de mode ?
Un hĂ©ros passerait-il un temps prĂ©cieux Ă sâexhiber sur des plateaux de tĂ©lĂ©vision pour exposer ses croyances personnelles sur les retraites ou la dette publique, sans disposer manifestement des connaissances nĂ©cessaires, ni respecter le devoir de rĂ©serve quâimpose sa fonction ? Simplement portĂ© par lâivresse de sa propre visibilitĂ© ?
Un hĂ©ros se fĂ©liciterait-il de lever lâargent du peuple pour financer une remilitarisation prĂ©sentĂ©e comme inĂ©luctable, en finançant des moyens que tout observateur de l'actualitĂ© des fronts reconnaĂźt ĂȘtre dĂ©passĂ©s ? A propos de dĂ©penses militaires, je vous conseille le trĂšs instructif article de Benjamin CHARLES.
Ou se donnerait-il pour mission, plus exigeante encore, de mettre lâĂ©conomie, la finance et lâindustrie au service de la Paix ?
Ces questions ne sont pas, ici non plus, des procĂšs.
Disons qu'elles aimeraient ĂȘtre des balises.
Car il existe une autre figure que celle du héros.
Celle que lâHistoire regarde sans colĂšre, mais sans indulgence non plus : le valet zĂ©lĂ©, qui profite de sa proximitĂ© avec un Prince le temps dâun mandat, qui use du pouvoir pour sâorner, et que lâon cache ensuite, comme on cache ce dont on a honte, lorsque le dĂ©cor est dĂ©montĂ©.
La nouvelle annĂ©e qui sâouvre pourrait ne pas ĂȘtre quâun changement de calendrier, mais aussi une mĂ©tamorphose.
On ne devient pas un héros par décret.
On le devient par une sĂ©rie de renoncements. Renoncer Ă la facilitĂ©. Renoncer Ă lâarrogance. Renoncer Ă lâillusion que lâHistoire se contente de rĂŽles bien tenus.
Il est encore temps, Nicolas.
Pas pour continuer à réécrire le passé, mais pour décider de ce que vous voulez incarner désormais.
Car un jour, ce ne sont ni les bilans, ni les inaugurations, ni les passages télévisés qui parleront pour vous.
Ce seront les silences. Les absences. Et, peut-ĂȘtre, les exemples.
Je vous souhaite, trÚs sincÚrement, une année qui ne soit pas seulement nouvelle.
Franck
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