Suite de nos réflexions sur les raisonnements sur les stocks quand il faudrait raisonner sur les flux
Dans notre série consacrée au raisonnement sur les stocks quand il faudrait raisonner sur les flux et puisque notre première métaphore était militaire, commençons par approfondir ce sujet là.
Le Rafale : l’exception qui rassure
Le Rafale est un objet extraordinaire. Personne de sérieux ne le conteste.
Avion polyvalent, robuste, évolutif, éprouvé en opérations, exporté, modernisé en continu.
Un succès technologique, militaire, industriel et même, après des années de difficultés et beaucoup de moqueries, commercial.
Il pourrait, à première vue, servir de contre-exemple parfait à la thèse que je défends ici.
Etre vu comme une preuve que les grands programmes longs peuvent produire des outils remarquables.
Une preuve que la prévoyance peut parfois payer.
Sauf que.
L’objet n’est pas le système
Le Rafale est un excellent objet.
Mais il est inséré dans un système profondément rigide.
Aujourd’hui, plus de 500 Rafale sont commandés dans le Monde. La demande stratégique est claire, les besoins sont urgents, et pourtant…
la cadence de production est à peine de trois appareils par mois !
Non pas par manque de compétences. Non pas par manque de savoir-faire. Mais parce que nous ne nous sommes jamais préparés à produire vite.
Nous avons conçu un avion exceptionnel. Nous n’avons pas conçu l’outil industriel adaptable qui aurait dû l’accompagner.
La confusion centrale : qualité vs adaptabilité
C’est ici que réside l’erreur de raisonnement la plus fréquente. On dissocie, et donc on confond, la qualité intrinsèque d’un objet avec la robustesse stratégique du système qui le produit. On pourrait aussi, dans le même ordre d'idées, avoir les avions mais pas les pilotes.
Le Rafale est pensé pour évoluer techniquement. Son écosystème industriel, lui, ne l’est pas.
Nous avons optimisé la performance, la certification, la fiabilité, la longévité.
Nous n’avons pas, ou mal, géré la montée en cadence rapide, la reconfiguration industrielle, l’absorption d’un choc géopolitique majeur, le passage brutal d’un régime de paix à un régime de tension.
Autrement dit, nous avons préparé l’avion, mais pas la guerre.
Le prévisionnisme industriel à l’œuvre. Ce choix n’est pas accidentel. Il est idéologique. Le "triomphe" de l'ENA.
Nous avons construit notre industrie de défense selon une logique de prévision : volumes supposés stables, exportations lissées, besoins militaires anticipés comme linéaires, risques considérés comme exceptionnels.
Or la guerre, par définition, n’est ni linéaire, ni stable.
Comme le rappelle Vincent Desportes, une stratégie digne de ce nom ne repose pas sur la capacité à prévoir correctement, mais sur la capacité à atteindre un objectif malgré l’imprévu.
Le Rafale n’est pas un échec stratégique.
Il est la démonstration éclatante d’un angle mort stratégique.
Cathédrales et chaînes lentes
Ce même angle mort se retrouve dans les grands programmes lourds, comme le futur porte-avions français : 80 000 tonnes, mise en service prévue vers 2038 ! Un objet pensé pour durer plusieurs décennies.
Encore une fois : le problème n’est pas l’objet. Le problème est l’absence de capacités adaptatives massives en parallèle.
Nous empilons des cathédrales industrielles, sans bâtir les ateliers mobiles qui permettraient d’absorber un monde instable.
En face : l’industrie de guerre du réel
À l’inverse, l’Ukraine nous montre une autre voie.
Là-bas, des entreprises comme Fire Point ne parient pas sur la longévité d’un objet. Face aux contingences, face à l'imprévu qui menace l'existence même du pays, elles parient sur la vitesse d’adaptation d’un système : cycles très courts, retour terrain immédiat, obsolescence assumée, abandon rapide des solutions inefficaces.
Dans une passionnante interview récente menée par Xavier Tytelman, la CTO de Fire Point décrit une organisation qui ferait probablement paniquer nombre de comités d’investissement français : pas de plans à cinq ans, beaucoup de décisions à cinq semaines, aucune sacralisation des programmes.
Ce n’est pas de l’improvisation. C’est une organisation rationnelle de l’incertitude.
Et nul besoin d'être déjà en guerre pour raisonner ainsi. Ecoutons par exemple Gundbert Scherf, le fabricant de drones qui bouscule l'industrie militaire allemande quand il explique la façon dont l'IA rebat totalement les cartes en permettant la production en masse d'armes autonomes et bon marché.
Le vrai sujet : ce que nous choisissons de financer
La question n’est donc pas de savoir si le Rafale est un bon avion. Il l’est.
La question est bien plus dérangeante : pourquoi avons-nous été capables de financer un objet d’excellence, mais incapables de financer une capacité industrielle capable de changer d’échelle rapidement ?
Pourquoi finançons-nous des plateformes, des programmes, des héritages, mais si rarement des chaînes reconfigurables, des capacités de montée en cadence, des organisations industrielles pensées pour la crise ?
Bon, mettons la critique en pause et posons des propositions. Si on accepte enfin cette distinction entre l’objet et le système, alors des pistes méritent d'être explorées :
- Financer explicitement des capacités de montée en cadence, et ce de façon indépendante de l'objet produit. Cela vous semble impossible ou trop théorique ? Regardez ces plateformes chinoises qui permettent de produire en masse des objets électroniques en quelques jours et pour des budgets minuscules là où n'importe quel industriel européen impose des délais et des coûts 10 fois supérieurs. Ces approches ont par exemple permis à Lormauto de créer des équipements électroniques très innovants en quelques semaines, là où les délais des Bosch ou des Valeo s'expriment un mois. Certains expliquent que c'est une des raisons pour lesquelles Nicolas DUFOURCQ, directeur général de BPIFrance mais aussi administrateur de Stellantis (tiens tiens...) a torpillé Lormauto.
- Évaluer les industriels sur leur capacité à changer de régime, et pas seulement sur la qualité de l’objet produit. C'est un indicateur qui, à ma connaissance, n'existe chez aucun fonds d'investissement. C'est pourtant une erreur létale de bâtir des prévisions en considérant que pour passer d'une production de prototypes à une production de masse, il suffit de faire plus de la même chose.
- Accepter que certains investissements n’aient de valeur qu’en cas de crise et même que ce soit précisément leur utilité stratégique.
- Cesser de confondre excellence technologique et robustesse systémique. Connaissez-vous Olivier HAMANT ? ;-)
- Utiliser l’IA pour transformer l’outil industriel, pas seulement pour optimiser l’existant.
Cette lettre ne vise pas à déboulonner des réussites. Elle vise à empêcher que certaines d'entre elles deviennent des alibis à l'échec des autres.
Le Rafale ne doit pas servir à dire « tout va bien ». Il doit servir à poser une question simple, presque brutale : Que se passe-t-il quand nous devons produire vite, massivement, et différemment ?
Je vous invite aussi, lecteur, ingénieur, militaire, industriel, à formuler vos propres propositions.
Car la prochaine guerre, comme la prochaine crise, ne se jouera pas sur la qualité d’un objet isolé, mais sur la plasticité du système qui le produit.
Dans la prochaine lettre, nous verrons que cette même illusion ( croire qu’un bel objet suffit) se retrouve à l’identique dans l’industrie civile. Avec, là aussi, un prix stratégique considérable.
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L'illustration a été générée par Nano Banana : inquiétant d'efficacité.