S'émanciper en pensant les capacités numériques comme des flux, plus de stocks.

Pendant longtemps, nous avons cru que le numérique était neutre.

Un ensemble d’outils pratiques, efficaces, interchangeables. Un simple moyen.

Nous découvrons aujourd’hui, un peu tard mais peut-être pas trop, qu’il s’agit d’une capacité stratégique majeure.

Et que, comme toute capacité stratégique, elle peut être retirée, conditionnée, instrumentalisée.

Le jour où le numérique a cessé d’être abstrait

En 2025, un événement est passé relativement inaperçu, alors qu’il aurait dû provoquer une alarme générale.

Après que les États-Unis ont pris des sanctions contre la Cour pénale internationale, les conséquences ont été immédiates et très concrètes : gel d’avoirs, pressions diplomatiques, et… coupure d’outils numériques.

Les comptes Microsoft du procureur Karim Khan et de plusieurs juges ont été suspendus. La Cour pénale internationale a dû migrer dans l’urgence vers ProtonMail et LibreOffice.

Ce n’était pas une cyberattaque. Ce n’était pas une panne. C’était une décision politique rendue possible par une dépendance technique.

Le mythe de la commodité numérique

Depuis vingt ans, nos institutions, publiques comme privées, ont traité le numérique comme un service externalisable. Comme un centre de coûts à optimiser. On considérait que c’était un sujet technique réservé aux Directeurs de Services Informatiques.

Résultat : dépendance quasi totale à des fournisseurs extra-européens, disparition des capacités internes de conception, confusion entre utiliser un outil et savoir en produire un autre.

Nous avons optimisé les licences. Nous avons abandonné la souveraineté.

Pendant que les auteurs de ces choix rendaient les CV « Amazon compatible » pour ne pas avoir l’air idiot face à leurs camarades lors de l’apéro du vendredi soir tout en garantissant leur capacité à se faire débaucher par la branche française d'une entreprise états-unienne.

La grande hypocrisie stratégique

Lorsque ces dépendances sont pointées, la réponse est presque toujours la même : «Il est trop tard», «Nous n’avons pas d’alternatives crédibles», «Cela coûterait trop cher»...

Tout cela est faux. Simplement faux.

Et quand on parle du « cloud », le terme vaporeux masque un ensemble de besoins techniques dont l’immense majorité peut être réalisée par des entreprises comme ScaleWay, OVH, et aussi une multitude de prestataires régionaux. Et si, pour des besoins très intensifs ou très spécifiques, il n’existe pas d’offre française, ces entreprises ont démontré maintes fois leur capacité à innover et à créer de nouveaux services. Encore faut-il que ceux qui en seraient clients n’aient pas été corrompus par les puissants lobbyistes des GAFAM.

Même Nicolas DUFOURCQ, directeur de BPIFrance, explique quotidiennement sur les plateaux télé que la « France n’est pas au niveau » et qu’il n’est pas possible d’égaler l’offre américaine. Il se plaint d'une situation dont il a depuis plus de 12 ans la responsabilité.

Comment peut-on dès lors imaginer qu’un concurrent de Microsoft, d’Amazon ou de Google puisse émerger si ceux qui sont en charge d’utiliser nos impôts pour financer la croissance des entreprises stratégiques nationales sont les premiers à dénigrer ceux qui savent le faire, mais aussi les premiers à utiliser les services US pour leurs besoins de base, comme le simple hébergement d’un simple site Web ? C'est en effet à Amazon que BPIFrance confie l'hébergement même de ses sites Web basiques.

Tous ces arguments étaient peut-être recevables en 2005. Ils sont indéfendables en 2026. Ceux qui les véhiculent sont soit incompétents, soit corrompus.

Incompétence et corruption dont le coût est supérieur à 50 Milliard d'euros par an pour la France. Presque autant que la facture énergétique.

50 Milliards qui ne profitent pas à l'économie nationale, déséquilibrent la balance commerciale et nous rendent dépendants d'un clown au cheveux orange qui déciderait de tourner le bouton rouge.

Et tout cela sur des arguments faux qui vont être de plus en plus faux.

Pourquoi ? Parce que l’intelligence artificielle est en train de radicalement changer la donne.

L’IA : accélérateur ou alibi ?

Dès aujourd’hui, l’intelligence artificielle permet de diviser les cycles de développement par un facteur considérable et de réduire drastiquement les coûts de conception logicielle, comme elle permet de développer rapidement des outils numériques adaptés à des usages spécifiques.

Autrement dit : le numérique est devenu le domaine où l’agilité est la plus accessible.

Et pourtant, nos organisations ne sont pas prêtes à tirer profit de cette énorme opportunité. Nous risquons donc de subir les inconvénients de cette situation (la perte de milliers d’emplois d’ingénieurs informaticiens) sans en bénéficier des avantages (la capacité à produire très rapidement et à très faibles coûts les logiciels dont nous avons besoin).

Nous persistons à acheter des solutions fermées, à renforcer des dépendances existantes, à financer des rentes logicielles plutôt que des capacités de production.

L’IA est utilisée comme argument marketing politique, rarement comme outil effectif de transformation structurelle. Pendant que nous nous focalisons sur la nécessité de développer des grands modèles de langage ( = des stocks), nous ne tirons pas parti des gigantesques gains de productivité réalisables dès aujourd’hui ( = des flux).

Le cœur du problème : stocker des licences ou organiser des flux de compétences

Encore une fois, nous retrouvons la même erreur que dans la défense et l’industrie. Nous raisonnons en stocks : stocks de licences, stocks de contrats, stocks de solutions clés en main.

Alors que la seule stratégie robuste consiste à organiser des flux : flux de compétences, flux de code, flux de capacité à développer, adapter, remplacer.

*Une organisation qui sait produire un outil numérique peut en changer du jour au lendemain.

Une organisation qui ne sait que l’acheter est prisonnière de son fournisseur.*

Quelques propositions (ouvertes, critiquables, nécessaires)

Si on accepte enfin que le numérique est un enjeu stratégique, envisageons quelques pistes :

  • Imposons dès aujourd’hui une taxe douanière de 500% sur l’ensemble des services numériques que nous achetons aux Etats-Unis. C’est certes brutal et excessif, mais n'êtes-vous pas au courant que c’est actuellement la règle pour "négocier" avec ces "partenaires" là ?
  • Finançons des capacités de développement internes, y compris dans le secteur public, en accompagnant non pas le producteur des services numériques, mais les structures utilisatrices.
  • Conditionnons les financements publics à la réversibilité réelle des outils numériques. C’est à dire à la capacités à changer de fournisseur de façon à éviter d’en être «prisonnier».
  • Créons des “réserves numériques” : non pas de logiciels stockés, mais de compétences mobilisables rapidement.
  • Promouvons massivement l’utilisation de l’IA pour construire une capacité logicielle souveraine, pragmatique, modulaire.
  • Cessons de confondre sécurité juridique et sécurité stratégique.

Ces propositions ne sont ni exhaustives ni définitives. Elles ont vocation à lancer le débat.

Invitation au débat

J’invite chacun, lecteur, entrepreneur, développeur, DSI, investisseur, responsable public, à répondre à ces questions simples :

  • Quels outils numériques serions-nous vraiment incapables de remplacer demain ?
  • Quelles dépendances acceptons-nous sans même les regarder ?
  • Quelles capacités de développement faudrait-il financer aujourd’hui pour ne pas bricoler demain ?

Car *la question n’est plus de savoir si le numérique est stratégique.

La question est de savoir qui en a réellement compris les implications*.

Dans la prochaine lettre, nous reviendrons sur un autre domaine où la confusion entre stocks et flux nous coûte aussi très cher : la santé et la gestion des crises sanitaires.




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