Depuis plusieurs semaines, cette série d’articles explore un même aveuglement collectif : la croyance selon laquelle on se prépare à l’avenir en faisant des stocks au mépris des flux. Défense, industrie, numérique : à chaque fois, le même réflexe rassurant s’impose. Accumuler, consolider, stocker. Se féliciter d’avoir agi.
La santé en offre elle aussi aujourd’hui une illustration brutale et révélatrice.
En 2020, la France a manqué de masques.
Le débat public s’est immédiatement structuré autour d’une question simple : pourquoi n’avions-nous pas de stocks ?
Six ans plus tard, on parle toujours de remplir des entrepôts, d'affiner des procédures. On rêve de Doliprane, une molécule connue depuis plus d'un siècle et sur lequel l’État est prêt à "concentrer ses efforts". Le discours officiel célèbre cette farce comme une preuve de lucidité et de responsabilité.
Mais la crise sanitaire n’a pas révélé un défaut d’investissement.
Elle a révélé une incapacité structurelle à changer rapidement de régime.
La pandémie n’était pas imprévisible.
Les pandémies figurent depuis longtemps dans les scénarios de risque sérieux. Ce qui a surpris, ce n’est pas l’événement, mais la rigidité du système censé y répondre. Rigidité industrielle, incapable de se reconfigurer vite. Rigidité réglementaire, paralysée par ses propres garde-fous. Rigidité institutionnelle, obsédée par la maîtrise financière quand il aurait fallu accepter l’incertitude opérationnelle.
Face à une situation nouvelle, notre système de santé a découvert qu’il savait fonctionner en régime normal, mais qu’il était profondément mal préparé à l’exception.
La reconstitution des stocks a alors joué un rôle précis : celui d’un anesthésiant politique.
Le stock rassure parce qu’il est visible, mesurable, comptable. Il permet d’affirmer que « l’État a fait sa part ». Il transforme une défaillance systémique en ligne budgétaire.
Mais un stock ne prépare qu’à une seule chose : refaire exactement ce que l’on a raté la fois précédente. Or la prochaine crise sanitaire ne sera pas une rediffusion de 2020. Elle aura une autre forme, un autre rythme, d’autres besoins matériels — et exigera surtout une capacité d’adaptation que le stock, par définition, ne fournit pas.
C’est ici que la métaphore du tas d’or cesse d’être une image.
Alors même que la santé aurait dû nous apprendre l’urgence d’investir dans la flexibilité, le cours de l’or atteint des sommets historiques. États, banques centrales, institutions et investisseurs privés renforcent leurs positions. Le message est clair : face à l’incertitude, on préfère accumuler plutôt que transformer.
Ce réflexe est rationnel à l’échelle individuelle. Mais il est désastreux lorsqu’il devient une doctrine implicite de l’action publique.
Car l’or, comme le stock, ne soigne pas, ne diagnostique pas, ne produit pas, ne s’adapte pas. Il attend.
Appliquée à la santé, cette logique est un contresens stratégique majeur.
La robustesse sanitaire ne se construit pas par l’accumulation d’actifs ou de réserves, mais par la capacité à produire rapidement ce qui n’a pas encore été identifié. Elle repose sur des outils industriels reconfigurables, sur des compétences conservées, sur des chaînes de décision courtes, sur une articulation fluide entre recherche, production et soin.
Autrement dit, sur des flux vivants, pas sur des stocks morts.
C’est précisément là que l’action de l’État pose problème en France.
Depuis des années, celui-ci affiche une fierté constante pour le volume des investissements réalisés, pour les montants engagés, pour les valorisations atteintes. Mais d'où vient cette fierté de perdre ses actifs ?. Elle peut compréhensible pour le banquier d'affaires qui touche ses commissions, mais en quoi profiterait-elle au pays ? Serions-bous gouvernés par des banquiers d'affaires ?
La "réussite" est mesurée en milliards mobilisés, rarement en capacités conservées.
Cette confusion est entretenue et incarnée par Bpifrance, et par son directeur général, Nicolas Dufourcq. Année après année, le discours est le même : autosatisfaction, célébration des montants investis, mise en scène de succès financiers — pendant que les capacités industrielles, elles, s’érodent ou sont cédées.
Le cas Abivax est à cet égard emblématique.
Une biotech française reconnue, positionnée sur des enjeux sanitaires majeurs, porteuse d’un savoir-faire rare. Plutôt que d’être consolidée comme capacité stratégique de long terme, elle est principalement envisagée sous l’angle de sa valorisation et de sa mise en vente, avec la complicité de l'Etat et de certains de ses représentants.
La cession est présentée comme une réussite. La liquidité comme une consécration. Le tas d’or comme preuve ultime de pertinence.
Du point de vue sanitaire et industriel, la vente signe un échec.
Une capacité vivante est transformée en actif financier, puis dissoute dans une stratégie qui va à l'inverses des intérêts de la collectivité.
Le parallèle avec les masques est implacable.
En 2020, nous avons découvert que nous manquions d’objets.
En 2026, nous découvrons que nous manquons de capacités durables, parce que nous avons systématiquement privilégié la sortie financière à la construction industrielle.
Dans les deux cas, l’État se félicite d’avoir investi.
Dans les deux cas, il confond dépense et stratégie.
Dans les deux cas, il revendique une réussite alors que l’essentiel s’effondre lentement.
La vraie question, en santé également, n’est donc pas de savoir combien nous avons investi.
Elle est de savoir dans quoi et pour quoi.
Une politique sanitaire sérieuse commencerait par un renversement clair de priorités.
Elle cesserait de considérer la vente rapide d’une biotech comme un succès en soi, et assumerait au contraire que certaines entreprises doivent être protégées, consolidées et inscrites dans la durée, précisément parce qu’elles constituent des capacités critiques. Elle financerait explicitement la possibilité de produire vite, de changer d’échelle, de reconfigurer des chaînes industrielles, y compris lorsque cette capacité paraît « inutile » hors période de crise.
Elle accepterait aussi que l’efficacité sanitaire suppose des marges de manœuvre réglementaires prêtes à être activées, des compétences maintenues sur le territoire, et des outils industriels conçus pour l’adaptation plutôt que pour l’optimisation en régime normal. Elle cesserait enfin de confondre performance financière et puissance collective.
Une politique sanitaire sérieuse ne devrait pas se juger à la hauteur des montants engagés, mais à la réponse à une seule question : serions-nous capables, demain, de produire rapidement ce que nous ne savons pas encore devoir produire ?
Cela suppose de rompre avec une culture de la liquidation heureuse, de la valorisation comme horizon, et de l’autosatisfaction permanente. Cela suppose de préférer la puissance industrielle à l’élégance financière.
En santé aussi, persister à confondre accumulation et résilience n’est pas seulement une erreur intellectuelle.
C’est une faute stratégique.
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