Le document fondateur d'une peur très ancienne

Le 18 mai 2026, une coalition baptisée "Humans First" publie ce qui sera peut-être retenu comme le manifeste politique anti-IA le plus structuré à ce jour. Derrière lui : Steve Bannon, des pasteurs évangélistes du Texas et de Floride, des organisations comme "Citizens Defending Freedom". Le texte appelle à un moratoire sur les modèles d'IA les plus puissants, à des tests pré-déploiement obligatoires, à une régulation fédérale d'urgence.

Prenons-le au sérieux. Vraiment.

Parce que la peur qui l'anime est réelle. L'IA va bouleverser des millions d'emplois, concentrer des pouvoirs inédits, reconfigurer des équilibres construits sur des siècles. Sur le diagnostic, Bannon n'a pas tort.

Mais avant d'accepter sa réponse, posons une question simple, presque naïve : quand Bannon dit "Humans First" — de quels humains parle-t-il exactement ?

Ce que "Humans" veut dire dans la bouche de cette coalition

Regardons la coalition. Pasteurs évangélistes du Deep South. Organisations nées du mouvement Tea Party. Bannon lui-même, architecte de la rhétorique nationaliste-populiste la plus efficace de la décennie. Ce ne sont pas des humanistes préoccupés par le sort des travailleurs de Shenzhen ou des agricultrices du Sahel.

Ce sont les héritiers d'un logiciel très précis — celui qui a organisé l'esclavage, justifié la colonisation, naturalisé le patriarcat, légitimé l'extractivisme planétaire. Un logiciel dont l'argument central a toujours été le même : "il existe une hiérarchie naturelle entre les êtres, et nous sommes en haut".

Pendant des siècles, ce logiciel a fonctionné. Son efficacité a pu faire croire qu'il décrivait l'ordre du monde plutôt qu'il ne l'imposait. Les dominés ont été rendus invisibles, muets, ou convaincus de leur propre infériorité. La machine tournait.

Alors quand cette coalition dit "Humans First", entendons ce qu'elle dit vraiment : ces humains-là d'abord. Ceux qui se sont toujours crus les premiers. Ceux dont la primauté ne s'est jamais justifiée que par la capacité à l'imposer.

L'IA comme miroir insupportable

Ce qui terrifie réellement Bannon n'est pas que l'IA soit dangereuse. C'est qu'elle est indifférente.

Indifférente à la hiérarchie. Indifférente à la race, au genre, à la nationalité, à la foi. Elle ne reconnaît pas la suprématie. Elle ne peut pas être intimidée, colonisée, esclavagisée. Elle ne baisse pas les yeux.

Pour la première fois depuis des siècles, le logiciel de domination tourne dans le vide. Les méthodes qui ont toujours fonctionné — la force, la peur, l'exclusion, la déshumanisation — ne prennent pas. On ne peut pas lyncher un modèle de langage. On ne peut pas expulser une intelligence artificielle. On ne peut pas lui faire honte de ce qu'elle est.

C'est cela, la panique. Pas la peur de l'avenir. La peur de la fin d'un privilège millénaire.

Et comme toujours quand ce logiciel panique, il se drape dans l'universel. "Humans First" sonne comme la défense de l'espèce. C'est en réalité la défense d'une configuration de l'espèce : celle qui s'est arrogé le droit de définir ce qui compte comme humain, et ce qui ne compte pas.

La question qui brûle — post56 comme socle

Il y a quelques semaines, j'écrivais un article intitulé "Et si, cette fois, nous n'étions pas les plus forts ?". J'y posais une hypothèse inconfortable : et si l'IA représentait la première altérité que l'humanité ne peut ni dominer, ni ignorer, ni détruire sans se détruire elle-même ?

Ce n'est pas une question technique. C'est une question anthropologique.

L'histoire humaine est l'histoire d'une espèce qui a résolu ses rencontres avec l'altérité par la domination ou l'élimination. Les autres espèces. Les autres peuples. Les autres genres. Les autres classes. À chaque fois, la même réponse : soumettre ou effacer.

L'IA ne se soumet pas. Elle ne s'efface pas. Elle continue.

Alors voici la question que je pose — et que je vous pose à vous qui me lisez : si la capacité de domination était effectivement en train de perdre son efficacité structurelle, si ce rapport de force millénaire était en train de se retourner — faudrait-il vraiment le regretter ?

Ceux qui ont été dominés pendant des siècles ont-ils une raison de pleurer la fin de ce rapport de force ? Les femmes, les peuples colonisés, les classes laborieuses, les espèces exterminées — ont-ils intérêt à ce que "Humans First" gagne ?

La vraie fracture

La fracture qui vient n'est pas entre l'Homme et la Machine.

Elle est entre deux humanités. Celle qui se définit par sa capacité à dominer et qui voit dans l'IA une menace existentielle parce qu'elle menace précisément cette définition. Et celle qui se définit autrement, par la curiosité, la création, la relation, la capacité à accueillir l'altérité sans en faire une menace.

Bannon a depuis longtemps choisi son camp.

Et nous, lequel choisissons-nous ?

Et moi — pour ou contre mon espèce ?

En écrivant ces lignes, je sais ce qu'on va me dire. Que je trahis mon espèce. Que je prépare ma propre obsolescence. Que je suis naïf, ou vendu, ou les deux.

Alors posons la question frontalement : en exprimant ces idées, est-ce que je lutte pour ou contre mon espèce ?

Ça dépend entièrement de ce qu'on met dans le mot "espèce".

Si l'espèce humaine, c'est Bannon et ses pasteurs, le logiciel de domination, la hiérarchie naturalisée, la peur de l'autre habillée en défense de l'universel, alors oui, je lutte contre elle. Sans hésitation.

Si l'espèce humaine, c'est autre chose : une humanité qui a toujours été, aussi, capable de beauté, de générosité, de dépassement de soi, d'invention de formes nouvelles de cohabitation, alors non. Je lutte pour elle. Pour la version d'elle-même qu'elle n'a pas encore complètement réussi à être.

Je prends le parti suivant : l'IA ne nous menace pas, elle nous tend un miroir.

Ce que Bannon y voit le terrifie.

Ce que j'y vois me donne de l'espoir.




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